l’orangie

Taoïsme, impressionnisme.

Posted in Au bout du comptoir by loranji on octobre 4, 2014

Zhuang Zi ne reconnaît à personne le droit d’émettre des concepts, cette obsession grecque pourrait-on dire. Mais surtout confucéenne, en l’état.

Zhuang Zi l’indomptable a choisi l’empirie en regardant la nature. L’ambivalence plutôt que la certitude du oui, ou du non, de la thèse et de l’antithèse. Empirisme radical à la William James peut-être bien.

Mon petit doigt me dit que la Nature chez le Zhuang Zi est aussi cette porosité entre l’individu et elle ; entre l’organisme et l’environnement. Et finalement, qui suis-je pour juger de ce que je crois voir de l’extérieur (la nature) alors que je suis partie prenante avec elle, malgré moi ou pour mon plus grand bien ?

En cela, le taoïsme du Zhuang Zi est peut-être ce que l’impressionnisme est à la peinture : un lâcher-prise de l’individu post-moderne avant l’heure.

L’oeil, plein de l’eau de l’étang que je peins.

water lilies nymphéas claude monet

Nymphéas, Claude Monet

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Le néant, ami de l’être.

Posted in Fiches de lecture by loranji on avril 7, 2012

« L’axe du néant » par François Meyronnis… un titre dont il ne faudrait pas déduire une intention nihiliste chez l’auteur. Bien au contraire. Le néant n’est pas le nihilisme. Mais d’ailleurs, avant tout, qu’est-ce que le nihilisme aujourd’hui ? A quoi ressemble-t-il ?

Le nihilisme contemporain est cette « chose » qui impose le régentement – l’agencement généralisé et planétaire dit l’auteur – du vivant, d’où il ressort que l’homme n’est plus qu’un objet social évalué, réévalué sans répit sur un marché qui exclut, par essence, « l’inutile » lorsqu’il n’est pas évaluable ; et qui exclut par conséquent le néant.  C’est lui, le néant salvateur promis par le titre, quand le mot d’ordre – implicite – du nihilisme semble être de « remplir, remplir encore » ; principe totalisant, et même totalitaire pourrait-on dire, selon lequel tout doit arriver « dans un maintenant perpétuel, venant de nulle part et n’allant nulle part. » Mais un « nulle part » qui est, entendons-nous bien, le contraire du néant dont nous allons parler ici.

Ce nihilisme – pour en finir avec lui – se manifeste sous la forme que l’on sait : la superficialité, la satisfaction instantanée du désir via une jouissance liophilisée, mercantilisée. Il en découle dit Meyronnis « la mise en réseau du monde ; mise en réseau qui fait équivaloir les êtres et choses, sans exclusion des humains, en les ordonnant au circuit. »

La matrice n’est pas loin qui « élimine en profondeur tous les sacrés (…) détrame le symbolique fil à fil. »

« Redistribuer sa singularité »

Mais une fois que le sombre constat est établi, que faire ? Le suicide n’est pas la solution, François Meyronnis le rappelle à travers l’exemple de l’ami écrivain Bernard Lamarche-Vadel.

Pour autant, de « vraies » solutions, le livre serait bien en peine d’en donner ; à chacun après tout de se mettre en mouvement à sa façon. Et le mérite de Meyronnis réside bien plutôt dans un énergique appel au mouvement, à l’éveil. Les pistes sont là, dans l’Indéterminé. Il en montre quelques unes.

L'axe du néant François MeyronnisRedistribuer sa singularité… Derrière la formule un peu absconse, l’idée est intéressante. Il s’agit d’effectuer un retour sur soi, et par là, l’auteur nous invite à remonter le courant de certains ayant pensé cette singularité, pêle-mêle : Heidegger, Tchouang-Tseu, le tantrisme, Artaud, Dada, Lautréamont, Parménide, Rimbaud, et bien d’autres sont étudiés au long des six-cent pages de l’ouvrage. Rimbaud justement, qui en appelle à la nécessité de chercher sa « formule chimique personnelle »… Mais comment ? Et surtout, à partir d’où, s’il s’agit encore une fois, d’entrer au contact d’un « néant » salvateur ?

Martin Heidegger et le Dasein – « l’Etre-là – est évoqué par Meyronnis comme l’une des clefs possibles d’accès au vide : « Si tu penses l’homme, à partir du néant, comme Dasein – c’est-à-dire comme être-là dans le lieu du Rienc’est moi qui souligne – , alors tu peux risquer avec Heidegger ce qui semblera une folie à la sentinelle du sens commun. Tu peux dire, à rebours du biologisme : « Le corps de l’homme est quelque chose d’essentiellement autre qu’un organisme animal. »

Le Dasein offrirait donc un accès à un néant placé avant l’homme ; au passage la doxa taoïste (si l’on me passe ce contresens) a elle-même théorisé le fait du néant*. Pour Heidegger donc, le néant accompagne, vaille que vaille, l’étant ; c’est-à-dire l’individu, à ceci près que celui-ci s’en effraie et veut le fuir ; et voulant le fuir s’oublie lui-même… Il finit – cet individu-étant – par creuser sa perte en remplissant ce qu’il appelle sa « vie » ; une vie racrapotée (comme disait Brel, des vieux) sur le familier, le proche ; on pourrait dire aussi l’accessible et l’accessoire. Ce qui nous ramène au propos d’entrée.

« Tout se passe, dit François Meyronnis, comme si être né impliquait deux régimes, dans un affrontement perpétuel. L’un, déterminé par la vie biologique, ravalerait le naître au rang d’une usine de cadavres. Mais l’autre refuserait cette régression charognarde, qui n’a rien de « naturel », contrairement à ce que voudrait croire sa Majesté le sens commun. »

Refuser cette régression charognarde, trouver sa chimie personnelle, redistribuer sa singularité… pour un peu, le processus de déconditionnement commencerait par cette formule bien connue, sinon galvaudée, qui flotte à présent au-dessus des villes : « savoir lâcher prise »…

Réapprendre à penser obliquement, pourrait-on dire aussi. Dévier le regard, changer d’œil, tourner son oreille différemment, rejouer son corps différemment.

Dès lors tout change…

A présent la foule s’estompe, à mesure que des lambeaux, des fragments de l’être ré-émergent. La fameuse « singularité » est entrevue, le Dasein, l’Etre-là font signe.

Des espaces se libèrent, des pierres se disjointes et l’on sent peut-être monter un souffle ; promesse peut-être d’une autre respiration. On en revient au tao, au Qi. Mais l’on peut aussi, sans aucun doute, s’en remettre au pneuma grec, au souffle de l’Esprit-Saint chrétien. A la fois, il convient de ne pas non plus s’emballer sur le boulevard de la transcendance ; plus précisément, comme dit l’auteur, il faut « substituer (au) pas au-delà de la transcendance le pas en deçà de l’immanence. »

Heidegger évoque à cet égard « l’arche du Rien » ; pur être et aucunement « simple étant ». Pour Meyronnis, c’est de ce « lieu » – que l’on pourrait dire atopique – que peut sortir le Possible. Plus clairement, la « possibilité de l’impossible » dit Heidegger.

Mais si cette arche du rien n’est pas une transcendance mais une immanence, tout cela se passerait-il donc en soi-même ? « Ne force pas le ciel » dit en substance Tchouang-Tseu recommandant lui aussi l’immanence plutôt que la transcendance. De son côté François Meyronnis cite Angelus Silesius, penseur catholique du XVIIème siècle : « La source est en nous / Ne clame pas vers Dieu, en toi-même est la source ; / N’en bouche pas l’issue, sans fin elle jaillira. »

« Maintenant, continue Meyronnis, si tu places ton propre corps parmi ceux que Rimbaud appelle les « Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! », si tu as cette audace pleine de risque, alors tu  détruis dans ta personne la loi mortifère qui régit l’espèce. Que ce pas de côté n’aille nullement de soi, tu t’en doutes : c’est la grande affaire de ce que l’on nomme parfois « art », ou « mystique », ou « sainteté » – ou plus justement encore « poésie. »

L’auteur en appelle in fine à la mise en action, au réveil de son « cerveau parallèle », lequel suppose une singularité capable de se déclarer « en face de la société. » au prix d’un retrait volontaire de l’étant, contre le reste du monde pourrait-on dire, afin de gagner un « état de stupidité »  – qui prépare d’ailleurs, comme il est dit du côté de la Chine, « l’expérience du Tao ». Il n’est dès lors plus question de mots, encore moins de discours, mais d’un état qui relève de l’être – pourtant indicible ; l’être qui auparavant ne cessait de se retirer (Heidegger) devant la poussée de l’étant, advient enfin ; le néant jouant son rôle de révélateur, de « réserve » de l’être. Un corps « subtil » se fait jour, doublant le corps physiologique.

Mais quoi encore ? Vers où regarder concrètement, avec pour ce qui n’en reste pas moins notre point de départ, notre étant ? Il faut regarder vers la naissance.

Sa propre naissance explique l’auteur qui écrit : « La question (est) de savoir où tu en es par rapport à ta naissance. Si tu circules librement en elle, ou pas. »

« Il faut, dit-il encore sur un mode programmatique apprendre à désensorceler (le diable étant le nihilisme ambiant) sa naissance, à lui faire accomplir un pas en arrière de l’entrave…./… Si tu expérimentes cela avec ta tête, avec ton souffle et de toutes tes cellules, le grand retournement a lieu. » Révéler la singularité qui circule en soi dans sa venue au monde, sa naissance, nous y sommes. C’est-à-dire « tout reprendre. Assister à sa propre naissance. »

Alors advient l’immanence… et Meyronnis de conclure par ces mots de Rimbaud : « Ta tête se détourne : le nouvel amour ! ta tête se retourne, le nouvel amour ! »

"L'axe du néant" -  François Meyronnis - Gallimard, collection l'Infini. Sur Amazon.
* « De celui qui sait que l’être, le néant, la mort et la vie n’ont qu’une même origine, je suis l’ami. Ces trois choses (le néant, la vie et la mort) bien que différentes constituent une famille commune (…) » Tchouang-Tseu – « Keng-Sang Tch’ou » – Œuvre complète

Utilité de l’inutile : en passant par Tchouang-tseu…

Posted in Ecologie et développement durable by loranji on octobre 11, 2009

Je lis ce matin un passage du Tchouang-tseu sur l’utile et l’inutile, un sujet on ne peut plus central dans la société contemporaine. Tchouang-tseu ou (Zhuangzi) est l’autre grand penseur, avec le célèbre Lao-tseu, de ce qu’il est convenu d’appeler le « taoïsme ». Je signale tout de même que l’existence de Lao-tseu est moins avérée que celle de Tchouang-tseu ; ce dernier aurait pu également vivre avant Lao-tseu ce qui en ferait, dès lors, « l’inventeur » du taoisme. Formule stupide, j’en conviens. Mais là de toute façon n’est pas le sujet. Ce qui rend Tchouang-tseu vraiment intéressant, c’est tout simplement sa pensée. Je me suis promis depuis plusieurs mois d’en parler sur ce blog, mais on n’aborde pas l’oeuvre de Tchouang-tseu comme celle de Marc Levy ou Christian Jacq.

En attendant cet hypothétique billet, je lis donc ce matin cette phrase du Tchouang-tseu (j’écris « du » et non « de » car il s’agit du « livre de Tchouang-tseu », comme on dirait la Bible, le Zohar, etc.)

« Tout le monde connaît l’utilité de l’utile, mais personne l’utilité de l’inutile ».

A l’heure où l’on parle de développement durable et au-delà, de décroissance, à l’heure où l’on réexamine notre surconsommation à l’aune des déchets et des injustices qu’elle produit, le propos de Tchouang-tseu est intéressant.

Tout le monde connaît de fait, « l’utilité de l’utilité », mais de quelle utilité parle-t-on de nos jours ? La futilité elle-même ne peut-elle être élevée au rang d’utile quand elle est permet la consolation ? Une friandise est futile, et pourtant utile à l’enfant dont il faut sécher les larmes. Un nième blouson acheté par une midinette indique le plus souvent la manifestation d’une addiction, mais aussi parfois, la séquence réparatrice après une rupture ou une bête dispute avec la meilleure amie…

Cela nous ramène à « l’utilité de l’inutile ».

Evidemment, quand on lit cela dans le Tchouang-tseu, il est plus aisé d’imaginer les nobles figures de l’inutilité que peuvent être le passage d’un nuage, le vent dans les feuilles… Mais cette perception naturaliste n’est-elle pas un peu courte ? quid, notamment, de ce que la société produit de plus inutile ? Dit autrement, en quoi un objet manufacturé serait-il d’une inutilité différente à celle de l’envol d’une feuille morte dans le vent d’automne ? On parlera alors de « moment » pour la nature, et de « superflu » pour l’objet. Mais peut-on catégoriser l’inutilité autrement qu’à travers l’image que la société en a ? Ne doit-on pas juger de l’util et de l’inutile à la lumière de l’expérience unique que chacun en fait ? Vu sous cet angle, le superflu peut rester superflu à beaucoup, et essentiel à d’autres.

Alors que l’on s’alarme, fort justement, des conséquences écologiques de notre société et de la faillite spirituelle qui l’accompagne, il serait bon aussi, de ne pas sombrer dans un utilitarisme dogmatique, lequel consisterait à considérer ceci comme utile, et cela comme inutile.

Bref, à faire un tri sélectif. Ah.

Au bout du compte, et si l’on raisonne à hauteur de l’expérience humaine qui peut en être faite, le futile, parce qu’il est inutile, peut finalement être utile. Voilà tout de même un raisonnement sacrément sophiste me direz-vous ! Justement, c’est … l’utilité du sophisme : empêcher les horloges d’être un peu trop à l’heure.

Cette expression, « l’utilité de l’inutile », ouvre donc un abîme fort utile (décidément) au moment où l’on doit faire l’inventaire de ce qu’il l’est, et ne l’est pas. Façon de nous rappeler qu’il ne faudrait pas entrer « en religion » sur les questions écologiques, mais cultiver la sensibilité écologique au rang d’éthique de la prudence, dans tous les sens, pour les actes, et les jugements. Et ceci, au regard de chaque individu.

Ne regarde pas l »ipod nano qui est dans les oreilles de ton voisin, mais le bouchon de cerumen qui est dans les tiennes… Et je m’y connais en terme d’oreilles 😉