l’orangie

L’orgueil vraiment très mal placé de la République

Posted in Social, sociétal, société by loranji on janvier 16, 2015

Toute violence a une source, souvent cachée. On la devine pourtant, par ici, par là, sans jamais la trouver. Alors on continue à chercher.

On trouve ce mot : la République.

On se dit que ce mot n’est pas tant, à l’origine, un ennemi qu’une abstraction pour un terroriste islamiste. Ce concept, on le lui a sans doute maintes fois montré devant le visage comme un chiffon bleu-blanc-rouge. Durant son enfance, il a entendu des sons qui parlaient de France, d’égalité, de drapeau ; un agglomérat de choses qu’il n’a pas trouvé de raisons à embrasser.

Il n’est pas le seul. Une partie, forte minorité ou faible majorité qu’importe, de la population musulmane en France ne comprend pas la République, puisqu’elle ne comprend pas la laïcité, puisqu’elle ne comprend pas que l’on puisse caricaturer Mahomet.

Le chemin qu’elle a fait pour venir en France. La République ne l’a pas fait jusqu’à elle. C’était à ces gens de devenir républicains en mettant le pied sur le sol. C’était automatique.

Ce n’était pas automatique.

La République a failli par orgueil. Convaincue de sa gloire passée ; certaine, qu’après avoir irrigué les Français, et tant qu’à faire le Monde de ses Lumières, elle se déverserait aussi vers les migrants de tous horizons. C’était mécanique.

Ce n’était pas mécanique.

La République était, croyait-elle encore, sur les rails de l’histoire, portée par un grand récit ; et dans le même élan qu’à Valmy elle avait envoyé ses bulldozers attaquer les collines où bâtir les HLM. Après tout, si des Français avait été heureux de s’y installer après les privations de la guerre, les « Arabes » pouvaient bien prendre leur place. A chacun son tour, avant d’être accepté dans le grand cercle chaleureux et bruyant de la consommation. C’était avant la crise.

Mais ce n’était pas la crise pour la République.

Cette république, si rapide, si volubile, n’avait-elle pas fait table rase du passé colonial ? Elle s’était racheté une conduite en devenant de gauche, d’abord dans les colonnes de la presse, bientôt à l’Elysée. On marchait sous la banderole de SOS Racisme de Vénissieux à Paris. C’était fini.

Ce n’était pas fini.

Les largués, les traînards, les pas-doués, les couards voyaient s’éloigner devant eux, à mesure qu’il grandissaient, un objet qui leur devenait étrange. Certains sont devenus invisibles, d’autres délinquants. D’autres terroristes.

Le terrorisme c’est le résultat d’une addition d’erreurs de calcul étalées sur des décennies ; c’est une succession d’erreurs d’interprétation des pouvoirs successifs à un point qui confine à la bêtise, et à la mesquinerie. Des générations d’experts-comptables qui nous tiennent lieu de responsables politiques n’ont pas vu ou n’ont pas voulu voir l’arrière-garde. De tout temps, il ne fait pas bon être rejeté dans l’arrière-garde…

On a malgré tout réagi quand des poubelles, puis des voitures ont brûlé. On a cette fois imaginé les « politiques de la ville ». On s’est même mobilisé, par centaines, par milliers au fil des années dans les maisons de quartier, les antennes-ceci et les antennes-cela. Ce n’était que l’ambulance de la République. Pas son carrosse.

D’ailleurs, il faut bien le dire, le carrosse n’y est pour personne. Sauf pour quelques-uns. C’est dur pour tout le monde. Mais c’est sans doute un chouïa moins dur pour celles et ceux qui portent en eux les graines de la liberté, de l’égalité et de la fraternité semés par leurs ancêtres français. Ce n’est pas rien cet héritage.

Le 11 janvier, 3,7 millions de personnes sont descendues dans la rue en se souvenant qu’ils avaient ces graines en eux. Ce n’est pas rien d’avoir des souvenirs.

Elles pensaient même ranimer la République. Y sont-elles parvenu ?

Ce n’est peut-être qu’une morte que l’on ne veut pas voir mourir, dans un monde que l’on ne comprend plus et où elle ne se montre plus.

Or, là où la République faillit, il n’y a plus de République. Elle est pleine ou vide. Elle est vivante ou morte. Une Marseillaise chantonnée sur une pelouse de foot ne suffit pas à faire la République.

De la même façon que défendre la liberté d’expression, c’est défendre une partie – une partie seulement – de la liberté. Où est l’égalité ? Où est la fraternité ?

On s’émerveille de voir marcher côte à côte des militants du Front de gauche et de l’UMP. La belle affaire. Affaire de petits-bourgeois qui s’en retournent à leurs salaires le lundi matin.

L’absence des « cités » aux défilés n’indique pas seulement que celles-ci sont en désaccord avec les caricatures de Mahomet. Elle est aussi la preuve, désespérante, d’une République qui n’est pas pleine, qui n’est pas entière. Qui a failli depuis longtemps, peut-être même depuis toujours, excepté dans le moment révolutionnaire – avec ce qu’on lui connaît d’horreurs et d’outrances. Nous voici maintenant devant le corps d’une république, comme vide d’un corps étranger, qu’elle n’a pas pris en son sein. « Corps étranger », j’emploie le mot à dessein.

Voici à présent – et l’on croirait écrire sur l’apartheid – la ligne de partage entre citoyens « blancs et diplômés a minima » pour qui la République est un concept – vaille que vaille – exprimable, transmis bien plus par les familles que par l’école, et porté par les derniers feux du grand récit national ; et ces citoyens-là, « basanés et en rupture » qui jamais n’ont cerné cette idée tellement bizarre et tellement abstraite, tellement exigeante et tellement philosophique qu’est ce mot-valise de ré-publique, res-publica, chose-publique.

La France ne reste pas par hasard le pays des Lettres dans le monde, et celui de la conversation, et celui de la polémique. Dans aucun autre pays semble-t-il, le débat d’idées n’a été élevé à ce niveau au rang d’œuvre d’art – et j’y inclus les gros dessins de Charlie Hebdo.

Aujourd’hui nous comprenons ce que nous pressentions : certaines populations issues des quartiers ne « calculent » ni la planète sur laquelle elles vivent, ni le pays dans lequel elles tentent de vivre ; et les 3,7 millions de personnes basculant dans la rue pour la « liberté d’expression » ne font qu’accentuer l’incompréhension, bientôt submergée par la colère.

N’en déplaise aux chantres de l’humanisme béat (ou Béard comme on voudra), une faille, véritablement sismique, sous nos yeux et sur notre sol, sépare « La France » de ses cités. Elle révèle au grand jour la veine sanglante qui relie la délinquance au terrorisme. Elle est aussi une gifle à ces gouvernements qui depuis quarante ans se sont lâchement repliés sur une politique « d’obligations de moyens » quand il fallait s’obliger aux résultats.

Nous nous trouvons face à une inconnue : la République a-t-elle ou non l’envie de rattraper ses erreurs ? A-t-elle la force d’amour qui lui fera enfin embrasser les « gueux » ? A-t-elle aussi ou non la force, de dire « non » comme une mère, laïque et intraitable, à une religion qui cherche sa place ? A-t-elle les moyens de recruter davantage de républicains parmi les cités que ne le font les djihadistes ? Mais à la fois… que peut promettre en échange la République à ceux qui s’en méfient ou la rejettent ? Quel récit, quelles perspectives peut-elle donner, quand elle est elle-même plongée dans le doute ?

Nous pouvons être raisonnablement pessimistes quant à la vitalité de la république. Nous semblons nous acheminer vers un triste rapport de force qu’aggraveront les futurs attentats. Il fera de notre société un état policier et vieillissant.

Terminons par un scénario à moyen-terme. Cette république qui n’en est plus que le débris depuis des lustres risque fort de tomber comme un fruit mûr entre les mains de l’extrême droite anti-républicaine (La dédiabolisation du FN ayant fonctionné selon un scénario implacable du fantasme de la perte de contrôle).

La farce sera complète et nous ne serons plus dans l’illusion.

A nous la faillite.

J’avais écrit ici précisément après ce mot de « faillite » une conclusion plus heureuse. Je me disais que l’Europe recèle une force considérable : les peuples unis pour la démocratie. Mais je l’ai effacée de cette conclusion. Comme s’effacent les belles idées devant la bêtise et la violence : lorsqu’une monte sur l’autre et forment la bête immonde.

L’espérance reviendra, un jour.

Si elle y pense*.

Malgré tout il faut se battre. Et à défaut de pouvoir refonder la République, sauver ce qui peut l’être, en attendant des jours meilleurs.

Résistance !

Résistance…

* hommage à une chanson d’Alain Bashung

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poissons 2 – yin et yang

Posted in Au bout du comptoir by loranji on octobre 5, 2014

Nous parlons trop. Nous avons à apprendre du silence des poissons qui nagent entre nos continents.

terre océan continents politique sagesse yin et yang

Electeurs du FN : les hooligans de la politique

Posted in Homme et femmes politiques by loranji on juin 2, 2014

La protestation, l’exaspération en politique et dans les urnes sont sans doute intrinsèques au débat public mais ce qui s’est passé dimanche 25 mai paraît inaugurer une nouvelle ère politique : les hooligans ont pris le pouvoir. Ou disons qu’ils votent pour un parti qui s’impose comme centre de gravité d’un paysage politique dévasté.

Le vote FN est un vote « hooligan » car on peut y trouver au moins trois points communs.

Le premier relève de l’évidence : le repli identitaire. Leur moteur au FN et au hooliganisme ? Une capacité réflexive essentiellement limitée au déjà connu ; au « bon vieux temps » pour le vote FN : à l’appartenance territoriale, tribale, pour le hooligan. Tout est simple en leur monde : les événements sont pour, ou contre eux ; les personnes sont ennemies ou amies. Aucun examen sérieux, aucune dialectique capable d’appréhender l’autre dans sa différence, l’universel définitivement étranger, étrange ; et le simple examen des personnes et des événements au scanner de leurs préjugés.

Le deuxième point commun découle de l’exacerbation des positions ; c’est-à-dire des opinions qui n’en sont plus, car non discutables ; c’est le chemin ouvert à toutes les violences, symboliques ou réelles. La violence donc. Physique pour les hooligans, morale pour les électeurs FN, à supposer qu’elle ne devienne pas de plus en plus concrète à mesure que les frontistes feront rimer la « dédiabolisation » avec la déshinibition…

On conviendra – troisième point commun – qu’il n’est pas non pas possible de discuter avec un hooligan ni avec un électeur FN. Ou alors faudra-il qu’il redescende de son escabeau pour tendre l’oreille et s’apercevoir qu’autre chose est possible en dehors de son monde.

Mais nous sommes loin de ce moment – où immanquablement pourtant – les électeurs FN ouvriront les fenêtres de leur prison morale pour en chasser les miasmes et les bustes déchus des Le Pen. Nous en sommes plutôt au début de cette séquence, dont nul ne sait combien de temps elle durera.

Après tout, la colère se nourrit d’elle-même quand l’arbitraire est roi. Il faudra donc patiemment attendre ce moment où les électeurs frontistes s’apercevront que l’arbitraire les touche aussi. La réalité rattrape toujours à un moment la fable. L’esprit d’un excité finit par traîner la patte derrière sa bouche vociférante. La lassitute gagnera le petit frontiste, comme elle a gagné le petit pétainiste. Sauf à avoir un intérêt personnel dans le dispositif.

En attendant, le hooligan lepeniste trépigne à l’idée de faire tous les dégât autour de lui ; dans les consciences et dans les vies. Il revient à tous les démocrates de précipiter son réveil.

Dépayser le pays.

Posted in Fiches de lecture by loranji on juillet 12, 2013

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Dépaysement. Il faut attendre la fin du livre pour en comprendre le sens qu’y donne Jean-Christophe Bailly, pour saisir tout à la fois la politique de l’auteur et le parti-pris de ces textes en archipel ; de villes en ambiances, d’objets en souvenirs, de paysages en visions ; et le tout, encore entremêlé par Bailly qui jamais ne se perd, mais se pousse vers l’égarement, l’étirement, le déplacement hors de soi, de l’identité – a fortiori lorsqu’elle s’érige comme « nationale » dans l’étroitesse du mot pris comme une caisse sur laquelle, on le sait, certains prédicateurs de la catastrophe – et de plus en plus nombreux – millénaristes à la petite semaine, éructent et enfument, et enrhument, un peuple entier.

A cela, Jean-Christophe Bailly répond par le dépaysement, ou cette possibilité de l’ici vu comme un ailleurs, une ligne de fuite vers des possibles inenvisagés et qui pourtant, si l’on s’en donne la peine, le droit, le temps, changent le visage du pays, et change notre visage. Sans trahir, ni l’un, ni l’autre.

Bailly en appelle pour ce pays à un « contrat de paix entre l’existence d’une durée et la caractéristique fatale de l’instantané » – fatal vu ici comme inévitable.

Que veut-il ? Un pays en respiration,  « un jeu dont le dérèglement constant serait le meilleur réglage » ; un lieu, cette nation, cette nation en république, où l’identité ne serait pas fermée mais bien davantage le théâtre consentant d’un « buissonnement (…) dont chaque murmure est sans limites et sans contours, se produisant ou s’étant produit dans l’espace all over de tout ce qui advient au monde pour préparer un sens ».

A l’inverse de cette posture désirée, nous nous coltinons ce prurit de nation soit « une forme réflexe et un impensé » qui se raidit « dans des poses, une pure affaire de passeport, autrement dit, et on ne le voit que trop clairement, une affaire de police. »

L’auteur désigne un événement à l’origine de cette défaillance : 14-18, la Première guerre mondiale, ce moment qui balaya le peuple. Et depuis, dit-il, le peuple « manque », laissant la place à des fascismes, à des pétainismes ; et l’auteur pointe au passage le fait que le Gaullisme, à l’inverse, a représenté une tentative – saine – de reprise par le peuple de son histoire – mais l’on sait que le gaullisme est mort avec le général…

Mon propos tend ici sans aucun doute à laisser penser que l’ouvrage de Jean-Christophe Bailly est un essai politique. C’est une erreur de ma part. « Le dépaysement » est surtout un grand livre de littérature. Le livre d’un écrivain. Un grand écrivain.

Nous y lisons des pages superbes, sur la Loire (que j’aime), les rues animées des villes, les paysages ardennais de Rimbaud, une boutique obscure de Bordeaux, le fameux domaine d’Arc-et-Senans.

Jean-Christophe Bailly est le voyageur intranquille mais nullement inquiet de cette France qu’il laisse en quelque sorte s’étirer en liberté ; et dès lors les connexions se font, le pays devient « dépaysement »…

Quelques mots encore de la finesse de l’auteur pour conclure :

« Le soubassement de l’identité d’un pays (…) ce serait l’ensemble de toutes ces dormances, et la possibilité, à travers elles, d’une infinité de résurgences : jamais ce qui coule d’une unique source qui aurait valeur d’origine et de garantie, mais ce qui s’étoile au sein d’un système complexe de fuites et de pannes par l’entremise duquel le passé se délivre (…). »

Le dépaysement : Jean-Christophe Bailly édition du Seuil. A la Fnac.

Photo : Jean-Christophe Bailly  © Hermance Trihay

On a fait de l’ego un mur.

Posted in Mots by loranji on avril 26, 2013

On a fait de l'ego un mur.

 » On a fait de l’ego un mur, et ce mur ne comprend même pas une porte par où communiqueraient l’intérieur et l’extérieur ! Suzuki (NDLR penseur japonais) m’a appris à détruire ce mur : ce qui importe, c’est de mettre l’individu dans le courant, dans le flux de tout ce qui advient. Et pour cela, il faut démolir ce mur, et donc affaiblir les goûts, la mémoire et les émotions, ruiner tous les remparts. Vous pouvez éprouver une émotion, ne croyez pas que c’est si important… Prenez-la de façon à pouvoir la laisser tomber ! …/… Et les émotions, si on les garde et si on les renforce, peuvent produire une situation critique. Juste la situation dans laquelle toute société se trouve maintenant !  »
John Cage
« Pour les oiseaux » – Entretien avec Daniel Charles – Edition de l’Herne.

Nous sommes en guerre avec la Terre

Posted in Ecologie et développement durable by loranji on janvier 3, 2011

Si je raisonne d’un point de vue électoraliste, la seule causalité qui vaille pour les citoyens en terme d’écologie, c’est la catastrophe naturelle sur le seuil de leur porte.

L’écologie politique souffre du hiatus qui persiste entre, d’un côté, le discours des experts, les observations macro ou micro, lointaines géographiquement ou dans le temps ; et de l’autre,  la vie quotidienne des gens qui ne change pas.

Ils ne parviennent pas, malgré une relative bonne volonté, à trouver une causalité qui parvienne tout à fait à les convaincre ; permettant de faire sortir la question écologique du jeu politique traditionnel pour la faire entrer dans « l’urgence de l’Histoire » ; urgence qui seules ont été portées jusqu’à présent par les guerres, les épidémies ou les famines.

Mais à propos de la guerre justement… Peut-être faudrait-il parler d’une guerre avec la Terre.

Peut-être faudrait-il sous-entendre que la Terre se défend contre l’agression humaine à travers des catastrophes naturelles ; considérer qu’elle n’est pas victime de l’homme mais menacée par lui c’est-à-dire, finalement, en combat contre lui.

Considérer dès lors, par le simple jeu des forces en présence, qu’elle sera toujours gagnante, et que l’homme sera perdant.

Il nous faudra bien un jour « composer » avec la terre, s’attirer ses bonnes grâces, accepter sa suzeraineté – le vassal rendant hommage au suzerain. Autrement dit se soumettre à elle.

Mais tant que sa colère n’est pas pleine, nous ne comprenons pas.

Peut-être, comprendrons-nous, mais trop tard, dans ce souffle tragique qui nous est si propre. Tragique et absurde. Nous sommes des têtes de pioche.

Nous sommes en guerre avec la Terre. Et nous pouvons les perdre, et la guerre, et nous-mêmes.

UPDATE : je viens d’acheter « La chute du ciel » de Davi Kopenawa et Bruce Albert (Terre Humaine – Plon). Ce livre est le cri d’alarme d’un chaman du peuple amazonien des Yanomami ; « cri d’alarme face à la crise écologique mondiale vue depuis le coeur de l’Amazonie ». Ce livre est présenté comme étant un « événement éditorial ». Ce que je veux bien croire.

De l’extension du domaine politique…

Posted in Social, sociétal, société by loranji on août 25, 2010

Il n’y a plus un seul détail de nos existences qui ne soit devenu sujet à controverse. Etant elles-mêmes en conflit, les autorités scientifiques ne jouent plus leur ancien rôle de cour d’appel de la raison. Bref, nous voici confrontés à une extension fabuleuse du politique, c’est merveilleux, mais nous avons perdu, en même temps, l’idée d’autorité politique. Nous n’arrêtons pas de dire qu’une des grandes valeurs occidentales, c’est la démocratie, mais nous ne savons plus définir concrètement le métier ou l’art politique qui serait apte à l’animer et à le faire fonctionner. Et cela, à mes yeux, c’est vraiment l’un des enjeux les plus dramatiques de notre temps !

C’est ainsi que Bruno Latour, philosophe, anthropologue et sociologue des sciences – et l’un des penseurs les plus stimulants en France actuellement – conclut son entretien à Philosophie Magazine (juillet-août 2010).

La politique, telle qu’il la décrit ici, c’est-à-dire bien au delà des institutions politiques (partis, gouvernements etc), me fait penser à ces époques de défrichement des forêts au profit des cultures, agrandissant ainsi l’écoumène. Ainsi, à nouveaux espaces, nouvelles responsabilités… Pas étonnant, dès lors qu’il y ait un temps de désorganisation, un déficit « d’autorité politique » avant la maîtrise par l’Institution. Or l’autorité se forge par le frottement-affrontement entre humains, et ce frottement donne lieu à des délibérations qui fixent un « pouvoir ».

Mais à la vue de ce qu’indique Bruno Latour, serait-il possible que  » l’autorité future  » (si elle doit advenir) ressemble à tout autre chose que ce que nous connaissons ?

A quoi pourrait ressembler une institution politique émanant de ce « tout est politique » ? De quelle façon ses arrêts pourront-ils être entendus et respectés si ce « tout est politique » engendre le débat infini ? Devra-t-on imaginer une autorité du « provisoire », une autorité du « moratoire », cette idée qu’une décision – la moins pire – est prise en attendant l’advenue de nouveaux développements ?

Une négociation en Guadeloupe (photo AFP Lionel Bonaventure) via l'Express.

Samurai, le logiciel qui examine vos faits et gestes

Posted in Social, sociétal, société by loranji on décembre 22, 2009

Lu ce jour sur l’Atelier BNP-Paribas un billet traitant d’une nouvelle technologie : samurai.

Le propos : traiter de grandes quantité d’informations par des yeux humains chargés de surveiller une foule sur un grand nombre d’écrans ne relève pas de la science exacte. Résultat, des comportements suspects ne sont pas détectés. La technologie Samurai permet elle, d’analyser les faits et gestes des personnes et, selon une modélisation dont je n’ai pas le détail, de découvrir si tel ou tel individu est potentiellement suspect.

C’est très intéressant.

Cela me ramène à un excellent livre de Rebecca Solnit sur la marche. Ou il est dit que dans certains quartiers californiens résidentiels tout piéton est suspect.

A cela ajoutons les théories – que d’aucuns jugeront fumeuses – de Peter Sloterdijk et son « parc humain sous surveillance » grâce à la biopolitique.

C’est intéressant de voir comment la Surveillance évolue avec son temps. Jadis, sous Napoléon, il n’était pas possible pour l’opposant de mettre un pied dehors sans être suivi par les sbires de Fouché. S’il avait pu, il aurait sans doute mis des caméras jusqu’au dessus des lits. Mais nous n’en étions encore qu’à la « politique ».

La biopolitique elle, touche à l’intime. Elle tend à user selon Slotertijk des techniques génétiques, mais on peut lui adjoindre, comme ici avec le logiciel Samurai, la lecture des comportements par modélisation.

Ainsi donc, nos faits et nos gestes seront-ils calibrés non plus seulement par la bienséance, non plus seulement par le regard du policier au coin de la rue, mais par l’oeil froid de caméras qui les analyseront, les « jugeront » à l’aune d’un modèle acceptable.

Je gage que l’on pourra encore se gratter le nez sans provoquer l’intervention du GIGN. Mais il est à craindre que toute gesticulation anormale, « non normée » c’est-à-dire n’entrant pas dans la grille du logiciel, voie déboucher un car de police.

Enterrement de vie garçon ? Intervention. Clown de rue ? Intervention. Piétons ivre ? Intervention. Groupe de lycéens qui chahutent ? Intervention, etc.

La chaîne du Jour du seigneur, ou l’identité nationale

Posted in Social, sociétal, société by loranji on décembre 13, 2009

Bon. Pour être franc, je n’ai pas envie d’ajouter au magma de bavardages qui recouvre la question de l’identité nationale. J’ai mieux à faire et je goûte peu les polémiques sur ce genre de sujets aussi hasardeux que complexes.

Juste un truc, comme ça en passant. S’il est vrai que nous vivons dans un pays laïc, parce que républicain ; s’il est exact que la laïcité est le coeur même de ce qu’on appelle la France, le dénominateur commun à tous ; c’est parce qu’elle engage les citoyens dans une indispensable tolérance envers les différences. Autrement dit, la laïcité est l’entonnoir par lequel les « identités », quelles qu’elles soient – ethniques, religieuses, style de vie – doivent passer.

La laïcité, c’est à la fois le no man’s land qui sépare les identités, les préserve des autres, mais qui doit aussi, dans le même mouvement, les amener à se regarder voire, à se parler.

Une fois qu’on a dit cela, comment met-on en pratique – en musique – cette laïcité ? L’école, bien sûr, avant tout, et les services publics sont les premiers lieux de la laïcité. Mais je pense qu’il faut ajouter à cela la télévision et le web, désormais.

D’où mon idée saugrenue de ce matin… La création d’une chaîne de télévision (et d’un site) de service public qui, sous le signe de la laïcité, offrirait un espace d’expression permanent aux grandes religions  : catholiques, protestants, musulmans (sunnite, chiite, soufisme, etc), juifs, bouddhistes, hindouistes, taoïstes, etc.

Sans oublier – et c’est un point essentiel – un espace de parole comparable pour les libres penseurs.

Je vous passe la grille de programmes : appels à la prière, messes et cérémonies diverses, émissions pédagogiques, propos d’intellectuels modérés, langues qui coexistent : français, arabe, hébreux, tibétain, chinois, etc. Le tout entremêlés via des programmes courts, quand c’est possible.

On pourrait bien sûr imaginer des émissions oeucuméniques, carrefours de rencontres entre responsables de ces religions.

Il peut paraître curieux de hausser ainsi les religions au rang de chaîne de télévision et de site web, mais elles ne nous laissent pas tellement d’autre choix que de les recevoir, au vu de la façon dont elles s’emparent – via notamment l’histoire chrétienne de la France, via l’histoire de la réception de l’islam en France – de cet étrange objet appelé « identité nationale ».

Pas d’autre choix que de les canaliser et les accueillir sous le frontispice de la laïcité.

Mobilité, mobilité et moi, et moi, et moi

Posted in Social, sociétal, société by loranji on octobre 26, 2009

Il y avait dans des temps jugés anciens la fameuse formule « tout est politique ». Aujourd’hui, nous pourrions sans doute dire que « tout est mobile ».

Mobilité des mobiles, les téléphones, les ordinateurs. Mobilité de l’internet. Mais aussi mobilité des capitaux au point qu’à force de tourner si vite, ils en deviennent abstraits et n’offrent plus à voir qu’une planète financière opaque. Mobilité au quotidien, impérieuse et souvent contrariée dans l’immobilité ; les queues de péages, les foules du métro, les grèves SNCF. Et des avions lancés dans le ciel qui explosent : fallait pas être mobile disent les terroristes. Mobilité revendiquée des handicapés, qui trop souvent, s’arrête au pied de l’escalator. Ils s’assoient sur leur mobilité. Mobilité de l’Etranger, ces centaines de millions de migrants attendus de pied ferme par des policiers immobiles dans la nuit, les yeux rivés derrière des jumelles infra-rouge. Immobilité totale du migrant dans la « boîte », le conteneur. Comme un cercueil. Mobilité des électorats, ou plutôt volatilité, où les politiques font du twitter, du gazouillis médiatique pour occuper l’espace. Mobilité inédite du droit, du législateur qui adopte des lois pour « répondre à l’émotion »… Mobilité des marchandises, un poulet né là, élevé là-bas, abattu ici, mangé plus loin et certains, paraît-il, font quasiment le tour du monde. Les veinards. Mobilité fracassante, splendide et dramatique des icebergs de l’Antartique qui appareillent pour le grand sud, errant dans le grand n’importe quoi d’une planète qui surchauffe. Mobilité des couples, qui à en croire les couvertures de magazine tentent l’adultère, puis l’échangisme, puis la fidélité, puis le porno des familles. Mouais… Mobilité des enfants, mobilité de leurs yeux en immersion dans l’écran virtuel de leurs fantasmes. Avec eux, quel monde pour demain ? Des orbites qui s’agitent.

Et puis, il y a la mobilité du personnel. Ci-dessous, un cadre de France Telecom à qui l’on demande d’être mobile. Comme un téléphone. Il raconte dans cet article du Monde :

« Le 31 décembre 2008, à 18 heures, c’est par courriel que j’ai reçu mon ordre de mission. Il m’enjoignait d’être en poste le 5 janvier au matin, à Lille, à 500 km de chez moi, et sur un poste déclassé. En tant que fonctionnaire, je n’avais pas le choix, car un fonctionnaire qui refuse une mission est démissionnaire. Susceptible de partir à la retraite dans les six mois, je ne pouvais plus prétendre à un poste digne de ce nom. »