l’orangie

« Langage et silence » George Steiner

Posted in Fiches de lecture by loranji on août 30, 2014
Langage et silence George Steiner

« Langage et silence » George Steiner

Mais n’y aurait-il donc plus que le silence ?

George Steiner nous colle en préambule de « Langage et silence » (Editions des Belles Lettres) un tableau assez net de la situation du langage dans notre monde. Sa thèse centrale, c’est qu’au fond le langage mathématique est en train de supplanter progressivement le langage des mots, et donc le cœur de son réacteur que constitue la littérature. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » rappelle la célèbre sentence de Wittgenstein dans son « Tractatus logico-philosopicus » que reprend Steiner, mais bon, Wittgenstein a ce petit quelque chose d’aporétique qui, ne posant plus de question, pose encore question.

Si l’on considère avec lui que le langage parlé ne peut parler que de peu de choses, ce n’est pas une raison pour se taire, ni pour taire ce qui anime la langue dans sa pluralité et sa subjectivité. Advienne que pourra, c’est peut-être partageable. Après tout, Miró en peinture avait je crois théorisé la dialectique du personnel et de l’universel.

Après, il est vrai que Steiner est sévère, souvent à juste titre, avec l’art contemporain qui, à force de ne pas vouloir se taire et tenter l’expérience, tire le diable de la Création par la queue, sombrant trop souvent dans le bavardage et cette horrible chose qu’est la mondanité lorsqu’il s’agit de considérer que l’art devient commerce – ce qu’il n’a certes jamais cessé d’être dans les siècles, mais sous des modalités si lointaines – le mécénat – au point que l’on finit par s’épargner sa critique.

Si donc, comme le dit George Steiner, le langage a été épuisé par la modernité et sa dimension « magique » évanouie – ce qui n’est pas tant éloigné de la théorie d’Adorno considérant la perversion des Lumières en système rationnel conduisant à la barbarie – et bien soit, prenons acte de ce qu’il appelle un nouvel analphabétisme que l’on pourrait d’ailleurs orthographier « analphabêtisme ».

Bêtise, voilà ce qu’il en reste après le feu d’espérance, de nos paroles en faillite, qui elles-mêmes finissent par conditionner nos actes. Pas de quoi être optimiste dans ce monde où pour le coup la littérature – pour en revenir à elle – est mécaniquement condamnée à la médiocrité.

Bien sûr, il y a de splendide loosers, Céline, et plus près de nous Houellebecq, même s’il n’a pas la carrure du docteur. Bien sûr – et Steiner ne cesse, dans son livre « Langage et Silence » de leur rendre hommage – il subsiste encore Joyce et Broch. Je le rejoins quand il estime que « La mort de Virgile » est un chef d’œuvre. Mais voilà. Quant on lit ce livre, on s’afflige dans le même temps de l’isolement effrayant de l’auteur et de cette sensibilité finalement rendue muette par l’époque où pourtant elle est née (milieu XXè siècle).

Alors voilà. Considérons qu’il existe un art inaudible qui toujours – peut-être ? – sauvera l’humanité du précipice de la Totalité. Le pessimisme est pour ainsi dire triomphant (optimiste pourrait-on dire). Mais l’optimisme, même s’il est condamné au pessimiste, subsiste…

« Une fois mort, le langage tourne au mensonge » dit George Steiner qui a mille fois raison. Mais peut-on espérer que du langage mort renaissent des germes de vie ?

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Triade bénie

Posted in Uncategorized by loranji on novembre 9, 2013

Triade bénie

« A quelque chose devraient me servir mes cicatrices d’inlassable défenseur de l’amour, de la vérité et de la liberté, triade bénie justifiant le passage en ce monde de n’importe quel être humain » Miguel Torga

Dépayser le pays.

Posted in Fiches de lecture by loranji on juillet 12, 2013

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Dépaysement. Il faut attendre la fin du livre pour en comprendre le sens qu’y donne Jean-Christophe Bailly, pour saisir tout à la fois la politique de l’auteur et le parti-pris de ces textes en archipel ; de villes en ambiances, d’objets en souvenirs, de paysages en visions ; et le tout, encore entremêlé par Bailly qui jamais ne se perd, mais se pousse vers l’égarement, l’étirement, le déplacement hors de soi, de l’identité – a fortiori lorsqu’elle s’érige comme « nationale » dans l’étroitesse du mot pris comme une caisse sur laquelle, on le sait, certains prédicateurs de la catastrophe – et de plus en plus nombreux – millénaristes à la petite semaine, éructent et enfument, et enrhument, un peuple entier.

A cela, Jean-Christophe Bailly répond par le dépaysement, ou cette possibilité de l’ici vu comme un ailleurs, une ligne de fuite vers des possibles inenvisagés et qui pourtant, si l’on s’en donne la peine, le droit, le temps, changent le visage du pays, et change notre visage. Sans trahir, ni l’un, ni l’autre.

Bailly en appelle pour ce pays à un « contrat de paix entre l’existence d’une durée et la caractéristique fatale de l’instantané » – fatal vu ici comme inévitable.

Que veut-il ? Un pays en respiration,  « un jeu dont le dérèglement constant serait le meilleur réglage » ; un lieu, cette nation, cette nation en république, où l’identité ne serait pas fermée mais bien davantage le théâtre consentant d’un « buissonnement (…) dont chaque murmure est sans limites et sans contours, se produisant ou s’étant produit dans l’espace all over de tout ce qui advient au monde pour préparer un sens ».

A l’inverse de cette posture désirée, nous nous coltinons ce prurit de nation soit « une forme réflexe et un impensé » qui se raidit « dans des poses, une pure affaire de passeport, autrement dit, et on ne le voit que trop clairement, une affaire de police. »

L’auteur désigne un événement à l’origine de cette défaillance : 14-18, la Première guerre mondiale, ce moment qui balaya le peuple. Et depuis, dit-il, le peuple « manque », laissant la place à des fascismes, à des pétainismes ; et l’auteur pointe au passage le fait que le Gaullisme, à l’inverse, a représenté une tentative – saine – de reprise par le peuple de son histoire – mais l’on sait que le gaullisme est mort avec le général…

Mon propos tend ici sans aucun doute à laisser penser que l’ouvrage de Jean-Christophe Bailly est un essai politique. C’est une erreur de ma part. « Le dépaysement » est surtout un grand livre de littérature. Le livre d’un écrivain. Un grand écrivain.

Nous y lisons des pages superbes, sur la Loire (que j’aime), les rues animées des villes, les paysages ardennais de Rimbaud, une boutique obscure de Bordeaux, le fameux domaine d’Arc-et-Senans.

Jean-Christophe Bailly est le voyageur intranquille mais nullement inquiet de cette France qu’il laisse en quelque sorte s’étirer en liberté ; et dès lors les connexions se font, le pays devient « dépaysement »…

Quelques mots encore de la finesse de l’auteur pour conclure :

« Le soubassement de l’identité d’un pays (…) ce serait l’ensemble de toutes ces dormances, et la possibilité, à travers elles, d’une infinité de résurgences : jamais ce qui coule d’une unique source qui aurait valeur d’origine et de garantie, mais ce qui s’étoile au sein d’un système complexe de fuites et de pannes par l’entremise duquel le passé se délivre (…). »

Le dépaysement : Jean-Christophe Bailly édition du Seuil. A la Fnac.

Photo : Jean-Christophe Bailly  © Hermance Trihay

L’épique, littérature de la matière.

Posted in Fiches de lecture, L'art Sélavy by loranji on mai 9, 2013

L’épique sauvera-t-il la littérature ? Question complexe, sinon épineuse si l’on se projette hors du cadre hérité de la tradition, Homère au premier chef, et que l’on considère que l’épique est avant tout une dynamique, une projection, un relâchement à partir d’un motif qui pourrait être, pourquoi pas, l’intime.

« Notes sur la littérature » de Theodor Adorno commence par un texte « La naïveté épique » qui me paraît porter le rapport de l’épique au langage à son point d’incandescence. Que lit-on ?

L’enchaînement épique, où la conduite de la pensée finit par se relâcher, devient la grâce qui dans le langage prime le droit de juger, ce qu’il est pourtant sans conteste. La fuite des idées, la forme du discours sacrifié, c’est la fuite du langage hors de sa prison.

L’épique, c’est la transgression de la raison réflexive, c’est comme le dit Adorno « l’émancipation de la représentation » à son égard.

(…) telle est la tentative toujours désespérée du langage qui cherche, tout en poussant à l’extrême son intention déterminante, à se guérir du négatif de son intentionnalité, de la manipulation conceptuelle des objets et à faire apparaître le réel dans toute sa pureté, préservé de la domination de l’ordre.

Et Adorno de conclure en quelque sorte un peu plus loin :

(…) vers ce lieu où la syntaxe et la matière se perdent, où la matière affirme sa domination, dans le moment où la pensée fait mentir la forme syntaxique qui cherche à l’embrasser.

Ulysse, Théodor Adorno, épique, philosophie, littérature

« Vous n’atteindrez jamais rien, si vous ne sentez pas fortement. Si l’inspiration ne se presse pas hors de votre âme. » Goethe – Urfaust

Posted in Uncategorized by loranji on mai 1, 2013

« Vous n’atteindrez jamais rien, si vous ne sentez pas fortement. Si l’inspiration ne se presse pas hors de votre âme. » Goethe - Urfaust

Eugène Delacroix – illustration pour le Faust de Goethe

Philippe Jaccottet 5 – De l’admiration motrice – Vidéo Dailymotion

Posted in Hommage, Mots by loranji on mai 1, 2013

« Mon travail d’écrivain, piloter une barque mais en même temps la laisser suivre le courant ». Philippe Jaccottet. Joliment dit.

Via Rumeur d’espace http://wp.me/1c8Sd

Philippe Jaccottet 5 – De l’admiration motrice – Vidéo Dailymotion.

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Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas – Imre Kertész

Posted in Fiches de lecture by loranji on avril 13, 2013

« Sombrer, mon Dieu ! faites que je sombre pour l’éternité, Amen. » C’est par ces mots qu’Imre Kertész, prix Nobel de littérature 2002, clôt « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » (Actes Sud coll. Babel). Sombrer, disparaître soi-même, autant de raisons pour Kertesz de ne pas engendrer ; autant de raisons de prononcer le Kaddish, une prière juive le plus souvent utilisée pour les deuils.

Ce livre est donc le deuil de l’enfant qui ne naîtra pas. Un livre qui se termine par « Amen », c’est-à-dire qu’il en soit ainsi… et qui a commencé par « Non ! »

Non, dit Imre Kertész au philosophe qui lui demande s’il a des enfants. Non, dit-il à sa femme qui lui annonce qu’elle veut un enfant. Non, dit-il à l’enfant qui ne naîtra pas : je ne veux pas que « mon existence soit considérée comme la possibilité de ton être ». Tout simplement précise l’auteur parce que :

Je crains qu’il n’y ait pas d’amour en moi.

Plus loin Kertézs retourne contre lui le raisonnement en s’adressant à l’enfant : considère « ton inexistence (…) comme la liquidation radicale et nécessaire de mon existence. »

Si l’écrivain hongrois né en 1929 se montre si opposé à l’idée d’avoir un enfant, ce n’est pas  – on l’aura compris – dû à un banal recensement des « inconvénients » que peut représenter cette charge. Nous sommes très loin de ces raisonnements qui enflent les conversations de bistrots où se brandissent ici, la perte de confort personnel là, l’amputation d’une hypothétique « réalisation personnelle » ; autant de vieilles ficelles postmodernes qui s’apparentent à un rétrécissement petit bourgeois.

Non. Imre Kertész s’appuie sur bien autre chose.

(…) votre histoire mondiale si absurde.

Déporté à l’âge de quinze ans à Auschwitz puis Buchenwald, Imre Kertész voisine avec la pensée d’Adorno quand il s’agit d’enregistrer la seule chose qui vaille après la Shoah : le détournement des Lumières au profit du rationnel lequel a engendré les usines de mort.

« Ce qui est réellement irrationnel, écrit Kertész, et qui n’a pas vraiment d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien. »

Le mal, c’est ce que l’humanité cherche, presque « rationnellement » : elle veut ses démons. « Il nous faut un démon pour nos sales affaires, pour satisfaire nos désirs sales, mais bien sûr un démon à qui l’on peut faire croire que c’est lui le démon, qui porterait sur ses épaules tout ce qu’il y a de démoniaque en nous (…). » Et encore ceci où les Hommes sont interpellés :  » (…) vous êtes intarissables en explications, rien que pour sauver vos âmes et tout ce qu’on peut sauver, pour voir sous l’éclairage grandiose et théâtral des événements mondiaux le vulgaire brigandage, le crime et l’exploitation, auxquels tous, nous prenons ou avons pris part d’une façon ou d’une autre. »

Pour Imre Kertész, il y a donc « de l’Auschwitz dans l’air depuis longtemps », « depuis des siècles ». Ce qui est advenu sur les terres de Haute-Silésie était en quelque sorte prévisible. Ne faisons pas les étonnés. Ne soyons pas hallucinés et encore moins incrédules face à l’horreur. Ayons l’honnêteté d’admettre que l’histoire est un monstre qui engendre des monstres, et l’histoire, c’est l’Homme.

Si Kertész dit « Non ! » à l’enfant, c’est parce qu’il dit non à cette humanité, et pas seulement à « l’horreur » nazie qui n’en est que la partie la plus manifeste, la plus visible. Il détaille son propos en revenant sur son enfance en pension, ses rapports avec son père ; et cet ordre masculin, rationnel, qu’il désigne comme ordre du monde, celui-là même qui pactise avec le mal.

Non je ne pourrai jamais être le père, le destin, le dieu d’un autre être.

Certes on objectera que la parentalité du temps de sa jeunesse est différente de celle d’aujourd’hui ; l’écrivain a grandi dans un monde ancien où les pères étaient la figure centrale. Imre Kertész de son côté a choisi : sa douleur est son travail d’écrivain. Et sa joie. La joie créatrice.

Rêve.

Posted in Mots by loranji on janvier 12, 2013

Cela se passait comme ça. Les hommes s’approchaient en tenant les bras de femmes horrifiées mais fascinées. Lui, léchait le goudron, un coin de bitume, souriant, avec de petits bruits de lapements, devant leurs bouches bées. Sous un lampadaire, restaient d’autres hommes. Il les distinguait et se disait : « ils ressemblent à des joueurs de cartes : ils se tiennent à distance, faisant semblant d’avoir du jeu. Du répondant. Ils bluffent ». il disait cela en retirant un gravier collé à sa langue. « Voulez-vous un verre d’eau ? » disait aussi l’une des femmes, mais finalement aussi plusieurs autres personnes présentes autour de lui. « Pour quoi faire, répondait-il. A quoi bon le verre d’eau pour le routier endurci – et il se transformait en routier endurci – à quoi bon le verre d’eau pour le juge d’expérience – et il se transformait en juge – à quoi bon le verre d’eau, si ce n’est pour la victime ? Or je suis le contraire de la victime. » Il dit cela en se roulant par terre et en riant. « Ah bon vous êtes victime, mais de qui ? » demandait un type un peu sourd qui n’avait rien compris. « Mais non ! criait l’assemblée, il a dit qu’il n’était pas victime ! » Et le type était poussé par les autres dans une calèche qui disparaissait. L’un des badauds se grattait le cou, en signe d’anxiété. « Moi aussi, disait un autre : je me gratte le cou en signe d’anxiété ». Plusieurs autres acquiesçaient, tandis que sous le réverbère, autour de lui, se tenait un conciliabule qui portait sur on ne sait plus trop quel sujet. Lui, s’était relevé du bout de trottoir qu’il avait léché et il disait : « Au fond, vous avez raison, je pourrais avoir soif maintenant que vous le dites Madame » C’était une femme qui portait dans ses bras un perroquet décapité. « Son ancien mari » murmurait-on. Quoi qu’il en soit, la femme au perroquet lui tendit le bras, avec un verre au bout, soudainement apparu. Mais sans eau. Elle semblait assoiffée elle-même. Sa langue pendait jusqu’à son menton. « Et le goudron au fait, risquait un type, ça donne soif ? Oui au fait, le goudron, ça donne soif alors ? demandait un autre. » « Ah ben oui, quand même, il faut avouer » répondit-il. Un confort extrême s’installait entre les êtres présents – c’était manifeste pour tout le monde – quelques mots, des bras le long du corps aussi, des regards qui ne font pas l’effort de s’éviter, voilà le tableau à présent. Tout cela au bord d’un carrefour un peu tortueux avec, pour un peu, un semblant de mélodie dans l’air ambiant « ça vient de ces écouteurs posés là-bas tous seuls sur un banc et qui sont réglés très fort » dit quelqu’un. Et puis aussi du foin qui vole dans l’air « un tracteur est passé là il y a cinquante ans. Il en reste du foin dans l’air. » dit un type avec un chapeau. « Hop, hop, hop ! » dit-il, lui enfin, en se relevant du bitume, du trottoir, et même de la ville ;  en esquissant trois pas de danse sur le bitume léché. Et il saute sur le toit d’une voiture garée. « Tant pis pour l’eau, madame perroquet, je vais aller boire un demi. Où y a-t-il un troquet, je ne vois rien. Ah, là bas le bar des Cygnes… ce sera donc le bar des Cygnes en compagnie d’un ancien député rencontré près d’une racine de platane. Il m’y attend déjà sûrement. Après j’irai dans un gymnase. On y éternue parce que les jeunes filles remuent des nuages de poussières avec leurs grands bras. » « Mais d’abord, il faut boire ce verre vide ! » insiste la femme. Elle répète sur un ton comminatoire : « Voulez-vous boire votre ceinture ! » « Voulez-vous attacher votre ceinture s’il vous plaît monsieur nous allons décoller… » Ah oui l’avion… C’est vrai. Tu es dans un avion. Tu t’es endormi avant même le décollage et l’hôtesse te répète : « Voulez-vous attacher votre ceinture s’il vous plaît merci » et tu es tout près de lui demander : mais pourquoi, au fait, je l’ai pris cet avion ? Tu cherches. Et d’ailleurs pour quelle destination. Tu cherches en chassant difficilement l’image de la dame au perroquet, et l’image, décapitée, du bar des Cygnes persiste en toile de fond, de ta réflexion. Pourquoi as-tu pris cet avion ? Le travail ? Non. Tu cherches, tu ne travailles plus. Une autre obligation ? Familiale ? Non. Tu cherches. Ah oui, tu te souviens, tu as pris cet avion sans raison. Au hasard. Pour voir. Où allons-nous déjà ? demandes-tu à ton voisin. « Las Palmas monsieur… les Canaries… » Durant tout le vol tu te demandes bien ce qui t’a pris de prendre cet avion, ce qui t’a passé dans la tête pour passer ta journée dans les airs vers le soleil d’un Sud à qui tu auras prêté, le temps du choix à l’aéroport, des vertus exotiques. Ou autre chose. Le temps du vol te laisse le temps de te dire que tu n’as rien à faire dans ce ciel-là et, passé le tapis bagages de Las Palmas, tu files aux Départs pour acheter ton billet retour dans le premier avion. C’était une erreur. Ce soleil était un faux, une copie. Ce voyage faisait de toi un faussaire de toi-même. Tiens pour reprendre le mot, un faux air de liberté. »

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Le néant, ami de l’être.

Posted in Fiches de lecture by loranji on avril 7, 2012

« L’axe du néant » par François Meyronnis… un titre dont il ne faudrait pas déduire une intention nihiliste chez l’auteur. Bien au contraire. Le néant n’est pas le nihilisme. Mais d’ailleurs, avant tout, qu’est-ce que le nihilisme aujourd’hui ? A quoi ressemble-t-il ?

Le nihilisme contemporain est cette « chose » qui impose le régentement – l’agencement généralisé et planétaire dit l’auteur – du vivant, d’où il ressort que l’homme n’est plus qu’un objet social évalué, réévalué sans répit sur un marché qui exclut, par essence, « l’inutile » lorsqu’il n’est pas évaluable ; et qui exclut par conséquent le néant.  C’est lui, le néant salvateur promis par le titre, quand le mot d’ordre – implicite – du nihilisme semble être de « remplir, remplir encore » ; principe totalisant, et même totalitaire pourrait-on dire, selon lequel tout doit arriver « dans un maintenant perpétuel, venant de nulle part et n’allant nulle part. » Mais un « nulle part » qui est, entendons-nous bien, le contraire du néant dont nous allons parler ici.

Ce nihilisme – pour en finir avec lui – se manifeste sous la forme que l’on sait : la superficialité, la satisfaction instantanée du désir via une jouissance liophilisée, mercantilisée. Il en découle dit Meyronnis « la mise en réseau du monde ; mise en réseau qui fait équivaloir les êtres et choses, sans exclusion des humains, en les ordonnant au circuit. »

La matrice n’est pas loin qui « élimine en profondeur tous les sacrés (…) détrame le symbolique fil à fil. »

« Redistribuer sa singularité »

Mais une fois que le sombre constat est établi, que faire ? Le suicide n’est pas la solution, François Meyronnis le rappelle à travers l’exemple de l’ami écrivain Bernard Lamarche-Vadel.

Pour autant, de « vraies » solutions, le livre serait bien en peine d’en donner ; à chacun après tout de se mettre en mouvement à sa façon. Et le mérite de Meyronnis réside bien plutôt dans un énergique appel au mouvement, à l’éveil. Les pistes sont là, dans l’Indéterminé. Il en montre quelques unes.

L'axe du néant François MeyronnisRedistribuer sa singularité… Derrière la formule un peu absconse, l’idée est intéressante. Il s’agit d’effectuer un retour sur soi, et par là, l’auteur nous invite à remonter le courant de certains ayant pensé cette singularité, pêle-mêle : Heidegger, Tchouang-Tseu, le tantrisme, Artaud, Dada, Lautréamont, Parménide, Rimbaud, et bien d’autres sont étudiés au long des six-cent pages de l’ouvrage. Rimbaud justement, qui en appelle à la nécessité de chercher sa « formule chimique personnelle »… Mais comment ? Et surtout, à partir d’où, s’il s’agit encore une fois, d’entrer au contact d’un « néant » salvateur ?

Martin Heidegger et le Dasein – « l’Etre-là – est évoqué par Meyronnis comme l’une des clefs possibles d’accès au vide : « Si tu penses l’homme, à partir du néant, comme Dasein – c’est-à-dire comme être-là dans le lieu du Rienc’est moi qui souligne – , alors tu peux risquer avec Heidegger ce qui semblera une folie à la sentinelle du sens commun. Tu peux dire, à rebours du biologisme : « Le corps de l’homme est quelque chose d’essentiellement autre qu’un organisme animal. »

Le Dasein offrirait donc un accès à un néant placé avant l’homme ; au passage la doxa taoïste (si l’on me passe ce contresens) a elle-même théorisé le fait du néant*. Pour Heidegger donc, le néant accompagne, vaille que vaille, l’étant ; c’est-à-dire l’individu, à ceci près que celui-ci s’en effraie et veut le fuir ; et voulant le fuir s’oublie lui-même… Il finit – cet individu-étant – par creuser sa perte en remplissant ce qu’il appelle sa « vie » ; une vie racrapotée (comme disait Brel, des vieux) sur le familier, le proche ; on pourrait dire aussi l’accessible et l’accessoire. Ce qui nous ramène au propos d’entrée.

« Tout se passe, dit François Meyronnis, comme si être né impliquait deux régimes, dans un affrontement perpétuel. L’un, déterminé par la vie biologique, ravalerait le naître au rang d’une usine de cadavres. Mais l’autre refuserait cette régression charognarde, qui n’a rien de « naturel », contrairement à ce que voudrait croire sa Majesté le sens commun. »

Refuser cette régression charognarde, trouver sa chimie personnelle, redistribuer sa singularité… pour un peu, le processus de déconditionnement commencerait par cette formule bien connue, sinon galvaudée, qui flotte à présent au-dessus des villes : « savoir lâcher prise »…

Réapprendre à penser obliquement, pourrait-on dire aussi. Dévier le regard, changer d’œil, tourner son oreille différemment, rejouer son corps différemment.

Dès lors tout change…

A présent la foule s’estompe, à mesure que des lambeaux, des fragments de l’être ré-émergent. La fameuse « singularité » est entrevue, le Dasein, l’Etre-là font signe.

Des espaces se libèrent, des pierres se disjointes et l’on sent peut-être monter un souffle ; promesse peut-être d’une autre respiration. On en revient au tao, au Qi. Mais l’on peut aussi, sans aucun doute, s’en remettre au pneuma grec, au souffle de l’Esprit-Saint chrétien. A la fois, il convient de ne pas non plus s’emballer sur le boulevard de la transcendance ; plus précisément, comme dit l’auteur, il faut « substituer (au) pas au-delà de la transcendance le pas en deçà de l’immanence. »

Heidegger évoque à cet égard « l’arche du Rien » ; pur être et aucunement « simple étant ». Pour Meyronnis, c’est de ce « lieu » – que l’on pourrait dire atopique – que peut sortir le Possible. Plus clairement, la « possibilité de l’impossible » dit Heidegger.

Mais si cette arche du rien n’est pas une transcendance mais une immanence, tout cela se passerait-il donc en soi-même ? « Ne force pas le ciel » dit en substance Tchouang-Tseu recommandant lui aussi l’immanence plutôt que la transcendance. De son côté François Meyronnis cite Angelus Silesius, penseur catholique du XVIIème siècle : « La source est en nous / Ne clame pas vers Dieu, en toi-même est la source ; / N’en bouche pas l’issue, sans fin elle jaillira. »

« Maintenant, continue Meyronnis, si tu places ton propre corps parmi ceux que Rimbaud appelle les « Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! », si tu as cette audace pleine de risque, alors tu  détruis dans ta personne la loi mortifère qui régit l’espèce. Que ce pas de côté n’aille nullement de soi, tu t’en doutes : c’est la grande affaire de ce que l’on nomme parfois « art », ou « mystique », ou « sainteté » – ou plus justement encore « poésie. »

L’auteur en appelle in fine à la mise en action, au réveil de son « cerveau parallèle », lequel suppose une singularité capable de se déclarer « en face de la société. » au prix d’un retrait volontaire de l’étant, contre le reste du monde pourrait-on dire, afin de gagner un « état de stupidité »  – qui prépare d’ailleurs, comme il est dit du côté de la Chine, « l’expérience du Tao ». Il n’est dès lors plus question de mots, encore moins de discours, mais d’un état qui relève de l’être – pourtant indicible ; l’être qui auparavant ne cessait de se retirer (Heidegger) devant la poussée de l’étant, advient enfin ; le néant jouant son rôle de révélateur, de « réserve » de l’être. Un corps « subtil » se fait jour, doublant le corps physiologique.

Mais quoi encore ? Vers où regarder concrètement, avec pour ce qui n’en reste pas moins notre point de départ, notre étant ? Il faut regarder vers la naissance.

Sa propre naissance explique l’auteur qui écrit : « La question (est) de savoir où tu en es par rapport à ta naissance. Si tu circules librement en elle, ou pas. »

« Il faut, dit-il encore sur un mode programmatique apprendre à désensorceler (le diable étant le nihilisme ambiant) sa naissance, à lui faire accomplir un pas en arrière de l’entrave…./… Si tu expérimentes cela avec ta tête, avec ton souffle et de toutes tes cellules, le grand retournement a lieu. » Révéler la singularité qui circule en soi dans sa venue au monde, sa naissance, nous y sommes. C’est-à-dire « tout reprendre. Assister à sa propre naissance. »

Alors advient l’immanence… et Meyronnis de conclure par ces mots de Rimbaud : « Ta tête se détourne : le nouvel amour ! ta tête se retourne, le nouvel amour ! »

"L'axe du néant" -  François Meyronnis - Gallimard, collection l'Infini. Sur Amazon.
* « De celui qui sait que l’être, le néant, la mort et la vie n’ont qu’une même origine, je suis l’ami. Ces trois choses (le néant, la vie et la mort) bien que différentes constituent une famille commune (…) » Tchouang-Tseu – « Keng-Sang Tch’ou » – Œuvre complète

Vous me croyez fou

Posted in Mots by loranji on novembre 26, 2011

Vous me croyez fou, n’est-ce-pas, mais c’est mon ennui qui bouillonne.

LJ.

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