l’orangie

En vérité, ces morts n’ont aucune importance

Posted in Social, sociétal, société by loranji on décembre 1, 2009

Il y a des jours où c’est plus dur de se concentrer sur son travail.

Je viens de lire un reportage de Jean-Paul Mari dans le NouvelObs sur les clandestins qui essaient de franchir la Méditerranée entre la Libye et l’Italie, en espérant rejoindre la Sicile.

Il y a des jours franchement où l’on se dit que notre espèce humaine ne mérite pas d’exister : quel coeur peut se refermer comme un coffre-fort insensible aux rumeurs et à la misère du monde ? Le mien. Le mien, comme celui de tous ceux qui maltraitent les immigrants dans les geôles libyennes de Kadhafi. Tous les coeurs se referment.

Oui mon coeur va se refermer à l’issue de ce billet comme se referme celui des pêcheurs et des marins de commerce qui détournent leurs jumelles en observant des migrants entassés, risquant de chavirer à tout instant, des migrants affamés, assoiffés, entourés de morts. On me dira que ce n’est pas comparable, que la responsabilité d’un marin ne portant pas secours n’a rien à voir avec celle d’un stupide internaute qui clique sur la rubrique people. Je ne le crois pas. Nous sommes tous responsables. Se dire que nous n’y sommes pour rien, que nous ne pouvons rien, c’est nous en tirer à trop bon compte. Car nous savons. Tout simplement, nous savons, nous avons nos paires de jumelles médiatiques.

Et pourtant, là, dans quelques secondes, après avoir terminé ce billet, nos coeurs vont se refermer, comme le mien va se refermer, pour passer à autre chose.

Passer à autre chose, détourner le regard de l’ennuyeuse et banale chronique de l’horreur, tandis que chaque mois, chaque semaine, se trame au large de Lampedusa, cet îlot rocheux qui marque la séparation entre l’Europe et l’Afrique, un nouveau « Radeau de la méduse ». En pire.

En pire, parce que ces malheureux ne sont pas secourus par les cargos et les chalutiers, mais seulement récupérés par les gardes-frontières italiens de Berlusconi qui mènent hommes, femmes, enfants, vieillards, sans discernement, sans autre examen que médical, sur une plate-forme pétrolière où bientôt accoste une vedette lybienne chargée de les ramener en Lybie où l’enfer – carcéral ou non – les attend. Et l’on peut croire le reporter du Nouvel Obs bien connu pour son sérieux : viols pour les femmes, les hommes, les enfants peut-être ; coups, brimades, tâches domestiques, insultes racistes des Lybiens pour qui un noir est inférieur, esclavage, meurtres…

Je ne retrouve pas sur le NouvelObs le reportage de Jean-Paul Mari lu en version papier.

Au fond, j’y vois une sorte de signe dérisoire : il sera dit que même là, dans un simple hyperlien un peu trop difficile à trouver (que je ne me donne pas le temps de chercher !), ces morts, ces désespérés, sont voués à l’indifférence, au mépris, ou bien – comme moi maintenant – à l’écoeurante et poisseuse bouffée de conscience passagère des nantis.

Voilà, ce billet est terminé. Terminons la séquence comme on dit. Refermons les coeurs.

Rejetons prestement notre honte dans la mer bleue de Lampedusa. Et laissons-là se dissoudre dans les flots oublieux.

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Mobilité, mobilité et moi, et moi, et moi

Posted in Social, sociétal, société by loranji on octobre 26, 2009

Il y avait dans des temps jugés anciens la fameuse formule « tout est politique ». Aujourd’hui, nous pourrions sans doute dire que « tout est mobile ».

Mobilité des mobiles, les téléphones, les ordinateurs. Mobilité de l’internet. Mais aussi mobilité des capitaux au point qu’à force de tourner si vite, ils en deviennent abstraits et n’offrent plus à voir qu’une planète financière opaque. Mobilité au quotidien, impérieuse et souvent contrariée dans l’immobilité ; les queues de péages, les foules du métro, les grèves SNCF. Et des avions lancés dans le ciel qui explosent : fallait pas être mobile disent les terroristes. Mobilité revendiquée des handicapés, qui trop souvent, s’arrête au pied de l’escalator. Ils s’assoient sur leur mobilité. Mobilité de l’Etranger, ces centaines de millions de migrants attendus de pied ferme par des policiers immobiles dans la nuit, les yeux rivés derrière des jumelles infra-rouge. Immobilité totale du migrant dans la « boîte », le conteneur. Comme un cercueil. Mobilité des électorats, ou plutôt volatilité, où les politiques font du twitter, du gazouillis médiatique pour occuper l’espace. Mobilité inédite du droit, du législateur qui adopte des lois pour « répondre à l’émotion »… Mobilité des marchandises, un poulet né là, élevé là-bas, abattu ici, mangé plus loin et certains, paraît-il, font quasiment le tour du monde. Les veinards. Mobilité fracassante, splendide et dramatique des icebergs de l’Antartique qui appareillent pour le grand sud, errant dans le grand n’importe quoi d’une planète qui surchauffe. Mobilité des couples, qui à en croire les couvertures de magazine tentent l’adultère, puis l’échangisme, puis la fidélité, puis le porno des familles. Mouais… Mobilité des enfants, mobilité de leurs yeux en immersion dans l’écran virtuel de leurs fantasmes. Avec eux, quel monde pour demain ? Des orbites qui s’agitent.

Et puis, il y a la mobilité du personnel. Ci-dessous, un cadre de France Telecom à qui l’on demande d’être mobile. Comme un téléphone. Il raconte dans cet article du Monde :

« Le 31 décembre 2008, à 18 heures, c’est par courriel que j’ai reçu mon ordre de mission. Il m’enjoignait d’être en poste le 5 janvier au matin, à Lille, à 500 km de chez moi, et sur un poste déclassé. En tant que fonctionnaire, je n’avais pas le choix, car un fonctionnaire qui refuse une mission est démissionnaire. Susceptible de partir à la retraite dans les six mois, je ne pouvais plus prétendre à un poste digne de ce nom. »