l’orangie

L’orgueil vraiment très mal placé de la République

Posted in Social, sociétal, société by loranji on janvier 16, 2015

Toute violence a une source, souvent cachée. On la devine pourtant, par ici, par là, sans jamais la trouver. Alors on continue à chercher.

On trouve ce mot : la République.

On se dit que ce mot n’est pas tant, à l’origine, un ennemi qu’une abstraction pour un terroriste islamiste. Ce concept, on le lui a sans doute maintes fois montré devant le visage comme un chiffon bleu-blanc-rouge. Durant son enfance, il a entendu des sons qui parlaient de France, d’égalité, de drapeau ; un agglomérat de choses qu’il n’a pas trouvé de raisons à embrasser.

Il n’est pas le seul. Une partie, forte minorité ou faible majorité qu’importe, de la population musulmane en France ne comprend pas la République, puisqu’elle ne comprend pas la laïcité, puisqu’elle ne comprend pas que l’on puisse caricaturer Mahomet.

Le chemin qu’elle a fait pour venir en France. La République ne l’a pas fait jusqu’à elle. C’était à ces gens de devenir républicains en mettant le pied sur le sol. C’était automatique.

Ce n’était pas automatique.

La République a failli par orgueil. Convaincue de sa gloire passée ; certaine, qu’après avoir irrigué les Français, et tant qu’à faire le Monde de ses Lumières, elle se déverserait aussi vers les migrants de tous horizons. C’était mécanique.

Ce n’était pas mécanique.

La République était, croyait-elle encore, sur les rails de l’histoire, portée par un grand récit ; et dans le même élan qu’à Valmy elle avait envoyé ses bulldozers attaquer les collines où bâtir les HLM. Après tout, si des Français avait été heureux de s’y installer après les privations de la guerre, les « Arabes » pouvaient bien prendre leur place. A chacun son tour, avant d’être accepté dans le grand cercle chaleureux et bruyant de la consommation. C’était avant la crise.

Mais ce n’était pas la crise pour la République.

Cette république, si rapide, si volubile, n’avait-elle pas fait table rase du passé colonial ? Elle s’était racheté une conduite en devenant de gauche, d’abord dans les colonnes de la presse, bientôt à l’Elysée. On marchait sous la banderole de SOS Racisme de Vénissieux à Paris. C’était fini.

Ce n’était pas fini.

Les largués, les traînards, les pas-doués, les couards voyaient s’éloigner devant eux, à mesure qu’il grandissaient, un objet qui leur devenait étrange. Certains sont devenus invisibles, d’autres délinquants. D’autres terroristes.

Le terrorisme c’est le résultat d’une addition d’erreurs de calcul étalées sur des décennies ; c’est une succession d’erreurs d’interprétation des pouvoirs successifs à un point qui confine à la bêtise, et à la mesquinerie. Des générations d’experts-comptables qui nous tiennent lieu de responsables politiques n’ont pas vu ou n’ont pas voulu voir l’arrière-garde. De tout temps, il ne fait pas bon être rejeté dans l’arrière-garde…

On a malgré tout réagi quand des poubelles, puis des voitures ont brûlé. On a cette fois imaginé les « politiques de la ville ». On s’est même mobilisé, par centaines, par milliers au fil des années dans les maisons de quartier, les antennes-ceci et les antennes-cela. Ce n’était que l’ambulance de la République. Pas son carrosse.

D’ailleurs, il faut bien le dire, le carrosse n’y est pour personne. Sauf pour quelques-uns. C’est dur pour tout le monde. Mais c’est sans doute un chouïa moins dur pour celles et ceux qui portent en eux les graines de la liberté, de l’égalité et de la fraternité semés par leurs ancêtres français. Ce n’est pas rien cet héritage.

Le 11 janvier, 3,7 millions de personnes sont descendues dans la rue en se souvenant qu’ils avaient ces graines en eux. Ce n’est pas rien d’avoir des souvenirs.

Elles pensaient même ranimer la République. Y sont-elles parvenu ?

Ce n’est peut-être qu’une morte que l’on ne veut pas voir mourir, dans un monde que l’on ne comprend plus et où elle ne se montre plus.

Or, là où la République faillit, il n’y a plus de République. Elle est pleine ou vide. Elle est vivante ou morte. Une Marseillaise chantonnée sur une pelouse de foot ne suffit pas à faire la République.

De la même façon que défendre la liberté d’expression, c’est défendre une partie – une partie seulement – de la liberté. Où est l’égalité ? Où est la fraternité ?

On s’émerveille de voir marcher côte à côte des militants du Front de gauche et de l’UMP. La belle affaire. Affaire de petits-bourgeois qui s’en retournent à leurs salaires le lundi matin.

L’absence des « cités » aux défilés n’indique pas seulement que celles-ci sont en désaccord avec les caricatures de Mahomet. Elle est aussi la preuve, désespérante, d’une République qui n’est pas pleine, qui n’est pas entière. Qui a failli depuis longtemps, peut-être même depuis toujours, excepté dans le moment révolutionnaire – avec ce qu’on lui connaît d’horreurs et d’outrances. Nous voici maintenant devant le corps d’une république, comme vide d’un corps étranger, qu’elle n’a pas pris en son sein. « Corps étranger », j’emploie le mot à dessein.

Voici à présent – et l’on croirait écrire sur l’apartheid – la ligne de partage entre citoyens « blancs et diplômés a minima » pour qui la République est un concept – vaille que vaille – exprimable, transmis bien plus par les familles que par l’école, et porté par les derniers feux du grand récit national ; et ces citoyens-là, « basanés et en rupture » qui jamais n’ont cerné cette idée tellement bizarre et tellement abstraite, tellement exigeante et tellement philosophique qu’est ce mot-valise de ré-publique, res-publica, chose-publique.

La France ne reste pas par hasard le pays des Lettres dans le monde, et celui de la conversation, et celui de la polémique. Dans aucun autre pays semble-t-il, le débat d’idées n’a été élevé à ce niveau au rang d’œuvre d’art – et j’y inclus les gros dessins de Charlie Hebdo.

Aujourd’hui nous comprenons ce que nous pressentions : certaines populations issues des quartiers ne « calculent » ni la planète sur laquelle elles vivent, ni le pays dans lequel elles tentent de vivre ; et les 3,7 millions de personnes basculant dans la rue pour la « liberté d’expression » ne font qu’accentuer l’incompréhension, bientôt submergée par la colère.

N’en déplaise aux chantres de l’humanisme béat (ou Béard comme on voudra), une faille, véritablement sismique, sous nos yeux et sur notre sol, sépare « La France » de ses cités. Elle révèle au grand jour la veine sanglante qui relie la délinquance au terrorisme. Elle est aussi une gifle à ces gouvernements qui depuis quarante ans se sont lâchement repliés sur une politique « d’obligations de moyens » quand il fallait s’obliger aux résultats.

Nous nous trouvons face à une inconnue : la République a-t-elle ou non l’envie de rattraper ses erreurs ? A-t-elle la force d’amour qui lui fera enfin embrasser les « gueux » ? A-t-elle aussi ou non la force, de dire « non » comme une mère, laïque et intraitable, à une religion qui cherche sa place ? A-t-elle les moyens de recruter davantage de républicains parmi les cités que ne le font les djihadistes ? Mais à la fois… que peut promettre en échange la République à ceux qui s’en méfient ou la rejettent ? Quel récit, quelles perspectives peut-elle donner, quand elle est elle-même plongée dans le doute ?

Nous pouvons être raisonnablement pessimistes quant à la vitalité de la république. Nous semblons nous acheminer vers un triste rapport de force qu’aggraveront les futurs attentats. Il fera de notre société un état policier et vieillissant.

Terminons par un scénario à moyen-terme. Cette république qui n’en est plus que le débris depuis des lustres risque fort de tomber comme un fruit mûr entre les mains de l’extrême droite anti-républicaine (La dédiabolisation du FN ayant fonctionné selon un scénario implacable du fantasme de la perte de contrôle).

La farce sera complète et nous ne serons plus dans l’illusion.

A nous la faillite.

J’avais écrit ici précisément après ce mot de « faillite » une conclusion plus heureuse. Je me disais que l’Europe recèle une force considérable : les peuples unis pour la démocratie. Mais je l’ai effacée de cette conclusion. Comme s’effacent les belles idées devant la bêtise et la violence : lorsqu’une monte sur l’autre et forment la bête immonde.

L’espérance reviendra, un jour.

Si elle y pense*.

Malgré tout il faut se battre. Et à défaut de pouvoir refonder la République, sauver ce qui peut l’être, en attendant des jours meilleurs.

Résistance !

Résistance…

* hommage à une chanson d’Alain Bashung

Publicités

Electeurs du FN : les hooligans de la politique

Posted in Homme et femmes politiques by loranji on juin 2, 2014

La protestation, l’exaspération en politique et dans les urnes sont sans doute intrinsèques au débat public mais ce qui s’est passé dimanche 25 mai paraît inaugurer une nouvelle ère politique : les hooligans ont pris le pouvoir. Ou disons qu’ils votent pour un parti qui s’impose comme centre de gravité d’un paysage politique dévasté.

Le vote FN est un vote « hooligan » car on peut y trouver au moins trois points communs.

Le premier relève de l’évidence : le repli identitaire. Leur moteur au FN et au hooliganisme ? Une capacité réflexive essentiellement limitée au déjà connu ; au « bon vieux temps » pour le vote FN : à l’appartenance territoriale, tribale, pour le hooligan. Tout est simple en leur monde : les événements sont pour, ou contre eux ; les personnes sont ennemies ou amies. Aucun examen sérieux, aucune dialectique capable d’appréhender l’autre dans sa différence, l’universel définitivement étranger, étrange ; et le simple examen des personnes et des événements au scanner de leurs préjugés.

Le deuxième point commun découle de l’exacerbation des positions ; c’est-à-dire des opinions qui n’en sont plus, car non discutables ; c’est le chemin ouvert à toutes les violences, symboliques ou réelles. La violence donc. Physique pour les hooligans, morale pour les électeurs FN, à supposer qu’elle ne devienne pas de plus en plus concrète à mesure que les frontistes feront rimer la « dédiabolisation » avec la déshinibition…

On conviendra – troisième point commun – qu’il n’est pas non pas possible de discuter avec un hooligan ni avec un électeur FN. Ou alors faudra-il qu’il redescende de son escabeau pour tendre l’oreille et s’apercevoir qu’autre chose est possible en dehors de son monde.

Mais nous sommes loin de ce moment – où immanquablement pourtant – les électeurs FN ouvriront les fenêtres de leur prison morale pour en chasser les miasmes et les bustes déchus des Le Pen. Nous en sommes plutôt au début de cette séquence, dont nul ne sait combien de temps elle durera.

Après tout, la colère se nourrit d’elle-même quand l’arbitraire est roi. Il faudra donc patiemment attendre ce moment où les électeurs frontistes s’apercevront que l’arbitraire les touche aussi. La réalité rattrape toujours à un moment la fable. L’esprit d’un excité finit par traîner la patte derrière sa bouche vociférante. La lassitute gagnera le petit frontiste, comme elle a gagné le petit pétainiste. Sauf à avoir un intérêt personnel dans le dispositif.

En attendant, le hooligan lepeniste trépigne à l’idée de faire tous les dégât autour de lui ; dans les consciences et dans les vies. Il revient à tous les démocrates de précipiter son réveil.

Dépayser le pays.

Posted in Fiches de lecture by loranji on juillet 12, 2013

Image

Dépaysement. Il faut attendre la fin du livre pour en comprendre le sens qu’y donne Jean-Christophe Bailly, pour saisir tout à la fois la politique de l’auteur et le parti-pris de ces textes en archipel ; de villes en ambiances, d’objets en souvenirs, de paysages en visions ; et le tout, encore entremêlé par Bailly qui jamais ne se perd, mais se pousse vers l’égarement, l’étirement, le déplacement hors de soi, de l’identité – a fortiori lorsqu’elle s’érige comme « nationale » dans l’étroitesse du mot pris comme une caisse sur laquelle, on le sait, certains prédicateurs de la catastrophe – et de plus en plus nombreux – millénaristes à la petite semaine, éructent et enfument, et enrhument, un peuple entier.

A cela, Jean-Christophe Bailly répond par le dépaysement, ou cette possibilité de l’ici vu comme un ailleurs, une ligne de fuite vers des possibles inenvisagés et qui pourtant, si l’on s’en donne la peine, le droit, le temps, changent le visage du pays, et change notre visage. Sans trahir, ni l’un, ni l’autre.

Bailly en appelle pour ce pays à un « contrat de paix entre l’existence d’une durée et la caractéristique fatale de l’instantané » – fatal vu ici comme inévitable.

Que veut-il ? Un pays en respiration,  « un jeu dont le dérèglement constant serait le meilleur réglage » ; un lieu, cette nation, cette nation en république, où l’identité ne serait pas fermée mais bien davantage le théâtre consentant d’un « buissonnement (…) dont chaque murmure est sans limites et sans contours, se produisant ou s’étant produit dans l’espace all over de tout ce qui advient au monde pour préparer un sens ».

A l’inverse de cette posture désirée, nous nous coltinons ce prurit de nation soit « une forme réflexe et un impensé » qui se raidit « dans des poses, une pure affaire de passeport, autrement dit, et on ne le voit que trop clairement, une affaire de police. »

L’auteur désigne un événement à l’origine de cette défaillance : 14-18, la Première guerre mondiale, ce moment qui balaya le peuple. Et depuis, dit-il, le peuple « manque », laissant la place à des fascismes, à des pétainismes ; et l’auteur pointe au passage le fait que le Gaullisme, à l’inverse, a représenté une tentative – saine – de reprise par le peuple de son histoire – mais l’on sait que le gaullisme est mort avec le général…

Mon propos tend ici sans aucun doute à laisser penser que l’ouvrage de Jean-Christophe Bailly est un essai politique. C’est une erreur de ma part. « Le dépaysement » est surtout un grand livre de littérature. Le livre d’un écrivain. Un grand écrivain.

Nous y lisons des pages superbes, sur la Loire (que j’aime), les rues animées des villes, les paysages ardennais de Rimbaud, une boutique obscure de Bordeaux, le fameux domaine d’Arc-et-Senans.

Jean-Christophe Bailly est le voyageur intranquille mais nullement inquiet de cette France qu’il laisse en quelque sorte s’étirer en liberté ; et dès lors les connexions se font, le pays devient « dépaysement »…

Quelques mots encore de la finesse de l’auteur pour conclure :

« Le soubassement de l’identité d’un pays (…) ce serait l’ensemble de toutes ces dormances, et la possibilité, à travers elles, d’une infinité de résurgences : jamais ce qui coule d’une unique source qui aurait valeur d’origine et de garantie, mais ce qui s’étoile au sein d’un système complexe de fuites et de pannes par l’entremise duquel le passé se délivre (…). »

Le dépaysement : Jean-Christophe Bailly édition du Seuil. A la Fnac.

Photo : Jean-Christophe Bailly  © Hermance Trihay

Est-ce ainsi que commencent les révolutions ?

Posted in Social, sociétal, société by loranji on juin 25, 2010

Foin des experts – dont l’observateur attentif aura noté qu’ils s’annulent. Laissons-nous donc aller aux délices de l’impression.

J’ouvre le Monde du jour (précisément le widget du Monde dans mon Netvibes) et je lis, l’un au dessus de l’autre, ces deux titres :

Le prix du gaz augmentera de 2 à 4,7 % le 1er juillet

(lien ici)

Le nombre de chômeurs a augmenté de 0,8% en mai

(lien ici)

C’est aussi laconique qu’un tweet, aussi banal que la Une d’un journal disputée par sa manchette ; et c’est généralement le genre d’accumulation de mauvaises nouvelles qui suscite un haussement d’épaules.

Et pourtant. Deux hausses qui se côtoient de si près ressemblent aussi à deux étincelles.

J’ai toujours été frappé en lisant les vieux journaux – c’est bien un hommage que l’on peut rendre au métier de journaliste – de l’incroyable nervosité des Une, ce voisinage de nouvelles où le monde semble cheminer tel un funambule au dessus du vide : la bombe russe, le sous-marin nucléaire américain, l’inflation galopante, la catastrophe majeure, le prix du gaz, la hausse du chômage… Combien de locutions familières, qui irriguent désormais la mémoire collective, familiale, personnelle…

Alors que dire de ces deux hausses du gaz, du chômage ? Prises séparément elles ne passeront pas inaperçues, l’opposition politique s’en emparera. La routine quoi.

Elles forment pourtant, comme tant d’autres informations, un entrelacs de forces invisibles qu’aucune veille, aucune carte ne répertorie, ni ne commente ; si ce n’est de façon empirique par les premiers concernés qui parlent alors de « ras-le-bol » ; si ce n’est a posteriori, dans l’historiographie.

« Hausse du chômage », c’est le chômage de l’enfant, ou du père, ou de la mère, ce courrier de Pôle Emploi qui « convoque » encore… « Hausse du gaz », c’est cette facture qui « assomme »… Et tout cela, peut-être le même jour, dans la même boîte à lettres : « On n’avait pas besoin de ça »…

Ces informations et la réalité qui leur est associée, ne peuvent pas être sans incidence sur les jours, le moral, l’ambiance, les tempéraments, les décisions…

Ramené à un plan plus large, au « macro » comme disent les experts, on considère qu’une constellation de mauvais nouvelles peut pousser les gens à la révolte, voire, à la révolution, comme autant de dards qui aiguillonnent. Le prix du gaz, n’est certes sans doute pas encore le pain manquant, celui qui insuffle la rage pour empoigner les grilles de Versailles en 1789. Nous n’en sommes pas à la misère, mais nous en sommes déjà à l’exaspération, à la fatigue, à la jalousie aussi à l’encontre des « riches » ; lesquels surplombent, lumineux, intacts, vainqueurs, ceux qu’une manifestante d’hier appelle ce matin sur France Inter les « ‘nantis », ce vieux mots qui résonne d’aigreur et de détresse.

Or cette femme insistait en concluant par un mot d’ordre que je n’ai encore jamais entendu : « Tous à Neuilly ! »

Je connais bien Neuilly pour y avoir vécu. Neuilly est l’exact inverse de la tension qui couve dans ces deux titres que sont l’augmentation du chômage et du gaz. Ces hausses ne peuvent y être que des nouvelles connexes. Seul un effondrement des cours de bourse peut « énerver » la ville.

Car la richesse, c’est l’impavidité. Car la pauvreté, c’est l’hypersensibilité.

Deux matières qui, comme le gaz et le chômage, en se touchant, peuvent faire des étincelles…

Facture de gaz en pleine action

Foot, la déraison, comme toujours.

Posted in Essentielles futilités by loranji on juin 22, 2010

On aura tout dit, tout entendu, tout subi depuis la défaite de la France face au Mexique, jusqu’à son élimination ce jour*. Mais l’on n’aura pas été surpris. Car s’il est un aspect qui caractérise le football moderne, quelque chose d’unanimement partagé par les supporters aussi bien que par les détracteurs de ce sport, par les joueurs, par les édiles et même certains intellectuels, c’est l’outrance.

L’outrance d’Anelka, l’outrance de Finkielkraut, l’outrance du journal l’Equipe titrant sur les mots a priori prononcés par le joueur dans le vestiaire, l’outrance finalement, du football tout entier, ce sport devenu l’otage d’enjeux qui le dépassent : économiques, politiques, sociaux, sociétaux.

Imaginons qu’un jour la planète se passionne pour le bilboquet et nous retrouverons la même folie collective.

Certes, il est humain de vouloir comprendre et analyser « ce qui s’est passé «  comme on le dit sur les plateaux télé ; comme si un séisme, nullement haïtien, avait soudain dérobé le sol de nos certitudes.

C’est que la société, dans sa propre outrance, a produit le « football moderne ».

Or comment juger, mais surtout comprendre et maîtriser un monstre que l’on a créé et qui nous échappe ?

Attention, je ne suis pas en train de dramatiser l’événement tragicomique qui enfle ces jours-ci nos colonnes de journaux, pas seulement en tout cas. Je parle presque davantage du mort de cet hiver lors d’un affrontement entre supporters du PSG et de tant d’autres… outrances.

De temps en temps, mais de plus en plus fréquemment, et de plus en plus frénétiquement – mécaniquement, médiatiquement pourrait-on dire aussi –  le football tombe ainsi le maillot pour laisser percer la barbarie (dans le double sens de cruauté et d’ignorance des arts et des lettres) qui pousse en lui, tel un traitement dopant. Comparé aux autres sports, le football apparaît désormais comme une sorte d’Hulk dont on redoute les colères.

Le spectacle que nous donne à voir ce sport ne se tient donc plus, et depuis longtemps, dans les stades et sur les gazons, mais dans les urgences des hôpitaux et les couloirs du marketing sportif. Ils en sont les deux extrémités indissociables – mais à la fois invisibles. A ces deux pôles, le psychodrame français permet désormais d’ajouter la télé-réalité. Celle-ci ayant pour théâtre principal ce fameux hôtel dont j’ai oublié le nom.

Télé-réalité donc… en attendant – c’est une parenthèse – les réseaux sociaux d’équipes nationales gérés par de solides community managers…

Si cette outrance provient elle-même de la société, c’est-à-dire un « enjeu national pour patrie en danger », Roselyne Bachelot en est une parfaite illustration : une dramaturgie poussée à son maximum, une jouissance même, dans la parole.

On a beaucoup gloser sur l’apparent « détachement » des Bleus. J’y vois surtout une défense : après tout ce sont des mâles à qui l’on demande de dégager de la force, sur le terrain mais aussi devant les caméras. Et cette pression s’accroît avec les décennies. Naguère, les journaux critiquaient le jeu de l’équipe, puis bientôt celui de tel ou tel joueur ; on en vint à discuter du sélectionneur, nous en sommes aujourd’hui à juger du caractère des uns et des autres, voire de leur origine ;  comme lorsque Alain Finkielkraut – sans rien enlever de son légitime combat pour la civilisation – s’échoue lamentablement sur quelques mots prononcés dans les vestiaires de l’équipe de France.

Loin de moi l’intention de cautionner les propos d’Anelka – on ne parle pas comme cela à autrui, c’est ce que nous apprend la civilisation, ou ce beau mot de civilité – mais ces mots ne sont que l’écume d’un mal beaucoup plus profond.

Le football ne s’appartient plus lui même, depuis longtemps sans doute. Je repense soudain à un film avec Patrick Dewaere pris dans les rets d’un foot business de sous-préfecture. C’était il y a trente ans, avant Platini…

Et le ballon, ayant perdu toute innocence, roule sur la pelouse, jusqu’au bord de la falaise…


Photo : outrance toujours… Extrait du site FootMag « Les joueuses de l’équipe de France posent nues, non pas pour un calendrier ou le simple plaisir des yeux, mais pour la sauvegarde de leur discipline. Le foot féminin est actuellement oublié par les médias. La principale raison c’est qu’il n’intéresse personne. Le public n’est pas au rendez vous et la discipline souffre encore de préjugés. »


* Je ne prends pas la peine d’attendre le résultat du match contre l’Afrique du Sud. Quoi qu’il en soit, si d’aventure la France devait gagner par un score honorable et peut-être même se qualifier, les supporters s’en féliciteraient, oubliant tout le reste, ou à peu près…

Explosion ou désespoir social en 2010 ?

Posted in Social, sociétal, société by loranji on janvier 8, 2010

Je n’en parle pas en connaissance de cause, mais la précarité me semble être un écueil, ou plutôt une crête à partir de laquelle le basculement d’un côté ou de l’autre de ce point d’isolement, engage toute la vie de la personne.

Instinct de survie conduisant à un emploi « coûte que coûte », c’est-à-dire un petit, un micro-boulot ? Violence sociale ? Pétage de plomb relevant de la psychiatrie ? Ou bien encore, repliement dans le domicile sans chauffage ; à moins que ce ne soit la perte du logement et bientôt le croupissement sous un porche d’immeuble qui n’aura pas encore été équipé de piques anti-sdf.

L’info qui m’amène à écrire ce billet est celle-ci, prélevée sur le site du Miroir Social : « Plus d’un million de chômeurs auront épuisé leur droit en 2010« . Ce million est sur la brèche, sur la crête… Alors, je demande : est-on à la veille d’une explosion sociale, de celles qui réclament du pain et non des avantages catégoriels ?

Mais nous savons aussi que les plus précaires perdent leur langue en même temps que leur estime de soi.

Combien d’individus issus de ce million rejoindront-ils la légion du déshonneur, celle qui gît dans les cartons, celle qu’on chasse à coup de patrouille de police municipale ; légion rampante, implorante – mais silencieuse pour la bonne raison que nous n’entendons pas l’imploration !

Ce million, au contraire, va-t-il prendre peur au point de réagir ? Tout casser pour qu’au moins les autres sachent leur naufrage. Les rapports de police appellent cela des désordres sociaux – comme si tout désordre devait rentrer dans l’ordre ;  les curés dans leurs sermons parleront de désespoir – comme si l’état normal devait être l’espérance.

Nous verrons bien. La seule vérité qui vaille est imprimée dans les relevés de comptes bancaires et le flot continu des factures qui ne s’interrompt qu’avec la fermeture du compte.

La seule vérité est le passage en caisse, lorsque le précaire ne sait pas si sa carte de crédit va passer encore au moins « cette fois ». A cet instant, comme ce million d’autres en fin de droit, il aura le choix entre sortir du supermarché l’échine courbée ou la colère en bandoulière.

Quoiqu’il en soit, cette nouvelle – qui bien évidemment ne manquera pas de passer inaperçue hors des cercles habituels – annonce peut-être une année vraiment difficile pour un million de personnes dont sans doute, beaucoup, ont des enfants. Je pense à eux ; à l’angoisse qui suinte dans les gestes de leurs parents et qu’ils ressentent comme tout être jeune, intuitif. Et même si je n’ignore pas que la France reste l’un des pays les mieux organisés dans l’assistance aux personnes, je sais aussi qu’un pauvre reste un pauvre, que le déclassement social existe, au même titre que son splendide équivalent, tellement célébré : la réussite.

Tagged with: , , ,

Samurai, le logiciel qui examine vos faits et gestes

Posted in Social, sociétal, société by loranji on décembre 22, 2009

Lu ce jour sur l’Atelier BNP-Paribas un billet traitant d’une nouvelle technologie : samurai.

Le propos : traiter de grandes quantité d’informations par des yeux humains chargés de surveiller une foule sur un grand nombre d’écrans ne relève pas de la science exacte. Résultat, des comportements suspects ne sont pas détectés. La technologie Samurai permet elle, d’analyser les faits et gestes des personnes et, selon une modélisation dont je n’ai pas le détail, de découvrir si tel ou tel individu est potentiellement suspect.

C’est très intéressant.

Cela me ramène à un excellent livre de Rebecca Solnit sur la marche. Ou il est dit que dans certains quartiers californiens résidentiels tout piéton est suspect.

A cela ajoutons les théories – que d’aucuns jugeront fumeuses – de Peter Sloterdijk et son « parc humain sous surveillance » grâce à la biopolitique.

C’est intéressant de voir comment la Surveillance évolue avec son temps. Jadis, sous Napoléon, il n’était pas possible pour l’opposant de mettre un pied dehors sans être suivi par les sbires de Fouché. S’il avait pu, il aurait sans doute mis des caméras jusqu’au dessus des lits. Mais nous n’en étions encore qu’à la « politique ».

La biopolitique elle, touche à l’intime. Elle tend à user selon Slotertijk des techniques génétiques, mais on peut lui adjoindre, comme ici avec le logiciel Samurai, la lecture des comportements par modélisation.

Ainsi donc, nos faits et nos gestes seront-ils calibrés non plus seulement par la bienséance, non plus seulement par le regard du policier au coin de la rue, mais par l’oeil froid de caméras qui les analyseront, les « jugeront » à l’aune d’un modèle acceptable.

Je gage que l’on pourra encore se gratter le nez sans provoquer l’intervention du GIGN. Mais il est à craindre que toute gesticulation anormale, « non normée » c’est-à-dire n’entrant pas dans la grille du logiciel, voie déboucher un car de police.

Enterrement de vie garçon ? Intervention. Clown de rue ? Intervention. Piétons ivre ? Intervention. Groupe de lycéens qui chahutent ? Intervention, etc.

La chaîne du Jour du seigneur, ou l’identité nationale

Posted in Social, sociétal, société by loranji on décembre 13, 2009

Bon. Pour être franc, je n’ai pas envie d’ajouter au magma de bavardages qui recouvre la question de l’identité nationale. J’ai mieux à faire et je goûte peu les polémiques sur ce genre de sujets aussi hasardeux que complexes.

Juste un truc, comme ça en passant. S’il est vrai que nous vivons dans un pays laïc, parce que républicain ; s’il est exact que la laïcité est le coeur même de ce qu’on appelle la France, le dénominateur commun à tous ; c’est parce qu’elle engage les citoyens dans une indispensable tolérance envers les différences. Autrement dit, la laïcité est l’entonnoir par lequel les « identités », quelles qu’elles soient – ethniques, religieuses, style de vie – doivent passer.

La laïcité, c’est à la fois le no man’s land qui sépare les identités, les préserve des autres, mais qui doit aussi, dans le même mouvement, les amener à se regarder voire, à se parler.

Une fois qu’on a dit cela, comment met-on en pratique – en musique – cette laïcité ? L’école, bien sûr, avant tout, et les services publics sont les premiers lieux de la laïcité. Mais je pense qu’il faut ajouter à cela la télévision et le web, désormais.

D’où mon idée saugrenue de ce matin… La création d’une chaîne de télévision (et d’un site) de service public qui, sous le signe de la laïcité, offrirait un espace d’expression permanent aux grandes religions  : catholiques, protestants, musulmans (sunnite, chiite, soufisme, etc), juifs, bouddhistes, hindouistes, taoïstes, etc.

Sans oublier – et c’est un point essentiel – un espace de parole comparable pour les libres penseurs.

Je vous passe la grille de programmes : appels à la prière, messes et cérémonies diverses, émissions pédagogiques, propos d’intellectuels modérés, langues qui coexistent : français, arabe, hébreux, tibétain, chinois, etc. Le tout entremêlés via des programmes courts, quand c’est possible.

On pourrait bien sûr imaginer des émissions oeucuméniques, carrefours de rencontres entre responsables de ces religions.

Il peut paraître curieux de hausser ainsi les religions au rang de chaîne de télévision et de site web, mais elles ne nous laissent pas tellement d’autre choix que de les recevoir, au vu de la façon dont elles s’emparent – via notamment l’histoire chrétienne de la France, via l’histoire de la réception de l’islam en France – de cet étrange objet appelé « identité nationale ».

Pas d’autre choix que de les canaliser et les accueillir sous le frontispice de la laïcité.

Hijab, niqab : des voiles, ou plutôt des linceuls qui recouvrent la démocratie

Posted in Social, sociétal, société by loranji on juillet 10, 2009

Vous je ne sais pas, mais cette histoire de burqa et de niqab me gène vraiment : cacher son visage ne peut être compatible avec une démocratie.

« La démocratie c’est le visage » ai-je simplement écrit sur le site « hijab and the city« .

Et voilà ce que je lis dans le NouvelObs sous la plume d’Elisabeth Badinter. Elle résume (et élève) parfaitement ce que je pense. Elle s’adresse aux femmes qui disent porter le voile volontairement sans contrainte (ce qui reste un point à débattre tant on sait que l’opprimé peut épouser et sublimer le discours du maître) :

 » Sommes-nous à ce point méprisables et impurs à vos yeux pour que vous nous refusiez tout contact, toute relation, et jusqu’à la connivence du sourire ? « 

Et juste après :

 » Dans une démocratie moderne, où l’on tente d’instaurer transparence et égalité des sexes, vous nous signifiez brutalement que tout ceci n’est pas votre affaire, que les relations avec les autres ne vous concernent pas et que nos combats ne sont pas les vôtres. Alors je m’interroge : pourquoi ne pas gagner les terres saoudiennes ou afghanes où nul ne vous demandera de montrer votre visage (…) ? « 

Enfin :

 » En vérité, vous utilisez les libertés démocratiques pour les retourner contre la démocratie. « 

Je pense que tout est dit.