l’orangie

Avec Irène, Alain Cavalier fait son cinéma.

Posted in L'art Sélavy by loranji on novembre 2, 2009

Il y avait longtemps que je n’avais pas vraiment parlé cinéma sur ce blog ! Mais voilà, c’est chose faite au retour d’une projection d’Irène, d’Alain Cavalier. Pour le dire simplement, Irène est davantage qu’un film d’auteur, c’est un film d’artiste. On pourra toujours se gausser du mot, mais oui Alain Cavalier est un authentique artiste comme il y en a peu. Cet homme respire le cinéma. Le voilà qui sort en salle un film unique, puissant, un objet non identifié dont on ne peut penser un seul instant qu’il s’agit d’une biographie (celle d’Irène) et pourtant, il ne parle que d’elle, sa compagne morte dans un accident de voiture en janvier 1972.

On devra plutôt parler d’enquête, ou même mieux, d’un film qui se cherche. En tout cas au début. Puis, progressivement, Alain Cavalier, qui tient seul la caméra, qui filme son environnement proche, des objets, des lumières, « s’accroche » à son film, sans doute pressent-il aussi sa propre fin. Cavalier s’accroche, et attrape ce qui se présente au long de sa quête ; il saisit des situations, des occasions, d’autres objets, d’autres lumières, il recolle les morceaux, progressivement, pour essayer de comprendre ce qui s’est passé 35 ans plus tôt, en 1972, la mort de cette femme aimée, croit-il.

Mon propos ici n’est pas de raconter le film, mais tout de même de dire que le scénario, ou plus radicalement encore le film, se construit littéralement comme en direct sous les yeux du spectateur. On découvre quelques pans essentiels –  comme « prélevés » par Alain Cavalier – de la vie d’Irène, des éléments quasiment policiers ou cliniques qui peuvent expliquer, éclairer sa personnalité, qui la dessinent, si bien, qu’au fond le film en arrive à l’accident avec cette question murmurée : l’accident d’Irène n’est-elle pas la mort qu’elle a voulu ? Cela ne prétend aucunement qu’il y a eu suicide, Alain Cavalier se garde bien de sombrer dans l’affirmation. Son immense talent – ou plutôt son immense maîtrise – lui permet plutôt d’éclairer la question, de mettre en lumière en quelque sorte, le mystère de cette mort.

Une caméra-soeur

Je passe sur l’incroyable liberté formelle du film, le fait que Cavalier se fiche – depuis longtemps déjà – comme d’une guigne du qu’en dira-t-on des professionnels de la profession et du public. Alain Cavalier filme comme il l’entend, avec  une maîtrise, ou devrait-on dire, une sorte de complicité familière avec la caméra – qui pourrait bien être une  soeur pour lui – avec au bout, une manière de virtuosité. Un grand artiste. Tout, chez lui, est cadrage. Tout chez lui, est lumière. Et l’on devine sa respiration à travers les ondulations de tel ou tel champ. Et puis il y a le texte. Il parle, seul, dans des moments de lucidité qui se terminent en moments de sincérité, c’est ce qui permet au film de ne jamais tomber dans le vulgaire, tout en restant sur la crête, pour aller à son terme, moments dont je retiens notamment ce propos crépusculaire, tandis qu’une porte bat au vent d’une mer houleuse et lointaine, de mémoire : « Mes mots se sont refroidis au fil des saisons, maintenant je suis plus près de la mort, mes mots ne portent plus la vie ». Il y a aussi ces quelques plans très rares, où il apparaît face caméra, dont le dernier, dans l’ombre, les ombres qui fraient près du Styx…

Il n’y a pas de cinéma sans risque. Irène, d’Alain Cavalier en est un parfait exemple dans un registre qui n’a rien à voir avec les risques « connus » du cinéma (tournage difficile, producteur-lâcheur etc). Son risque, à lui, est de rater son retour vers Irène, de rater la fin de son histoire avec elle, par-delà sa mort 35 ans plus tôt. Cavalier semble bien se moquer de savoir si son film est monneyable même s’il se pose la question – dès le départ incongrue, tuée dans l’oeuf – d’un casting ; d’où cette auto-dérision assumée à se dire que « peut-être » il pourrait appeler l’icône « Sophie Marceau » pour interpréter le rôle. L »étonnant tour de force de cette scène étant de ne même pas susciter la moquerie sur cette actrice pourtant bonne cliente en la matière…

Pas de « casting » donc pour Irène. Cavalier préfèrera filmer sans négocier, sans perdre de temps : il se filme, il filme la vie (et la mort qui va avec) et fait son cinéma. Cet artiste confidentiel n’est pas pour autant si délaissé par le monde du cinéma : il a été nominé à Cannes dans la sélection « Un certain regard ».

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Une minute de votre vie. Et plus si affinités

Posted in Social, sociétal, société by loranji on octobre 15, 2009

Il paraît qu’on peut perdre son samedi matin à faire tout Paris pour trouver un collector de Michael Jackson. Il paraît qu’on peut faire la queue cinq heures pour voir un concert de Tokyo Hôtel ou de Ben Harper. Il paraît qu’on peut dormir une nuit entière devant la porte d’hôtel de Mylène Farmer. Il paraît qu’on peut se pousser par terre après trois heures d’attente pour entrer le premier chez H&M un jour de soldes. Mais il paraît que des gens meurent dans des chambres d’hôpital.

Il paraît qu’on est capable de ne plus avoir de week-end pour obtenir une promotion au boulot. Il paraît qu’on peut tolérer qu’un client ait une heure de retard si c’est un gros client. Il paraît qu’on passe des minutes interminables à lire des journaux sans aucun intérêt, et une heure et demie en moyenne à voir des films également sans intérêt. Il paraît qu’on peut rester trois-quarts d’heure au téléphone avec un vague copain pour ne rien dire. Il paraît qu’on se maudit de s’être encore fait avoir toute une soirée par une émission télé nullissime. Mais il paraît que pendant ce temps, des gens meurent dans des chambres d’hôpital parce qu’il leur manque quelque chose.

Il paraît qu’on peut attendre un amant ou une amante pendant toute une vie. Il paraît qu’on peut rester une demi-journée devant la porte de l’immeuble où habite une fille rêvée. Il paraît qu’on peut traverser le channel pour la retrouver. Il paraît qu’on peut écrire des heures devant son ordi à un garçon sur Meetic, et plus encore par mail à sa meilleure amie pour en faire un compte-rendu. Mais il paraît qu’on peut mourir au fond d’une chambre d’hôpital parce qu’on a un organe qui ne fonctionne pas.

Il paraît que le donneur qui aurait pu lui sauver la vie n’avait pas une minute à consacrer à ce sujet. Pas une.

Il paraît que le malade peut se dire que sa vie ne vaut pas le temps consacré à la recherche d’un collector de Michael Jackson, d’un concert de Ben Harper ou même d’une émission de télé foireuse.

Il paraît que c’est malheureux, mais que c’est comme ça.

Il paraît qu’en une minute seulement et quelques clics, on peut pourtant régler la question. Soit dire oui, soit dire non pour le don d’organe, mais au moins on sait pourquoi.

Il paraît que les proches, pour le jour où l’on passe de l’autre côté, se chargent d’informer les médecins que oui, on fait un don d’organe ou que non, on n’y tient pas. Mais tout est clair.

Il paraît que le jour de la greffe, le malade sourit à son donneur anonyme. Il sourit au monde. Il revit.

On ne sait pas s’il existe un paradis des donneurs – pourquoi pas non plus des médailles – Mais il paraît que les donneurs s’en foutent, que la seule chose qui compte c’est de savoir qu’au moment où leur propre vie s’arrête, elle va permettre à une autre de continuer.

Le 17 octobre, journée du don d’organe.
Prenez une minute pour en parler :
vidéo rigolote ici,
petit site sympa ,
et grand site avec tout plein d’infos .

Décès de Pierre-Gilles de Gennes

Posted in Hommage by loranji on mai 22, 2007

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Libération l’annonce, comme d’autres, Pierre-Gille de Gennes est mort. Il avait 74 ans. Gennes, c’était un prix Nobel de physique à visage sympa, humain. Je l’avais aperçu un jour le long d’un trottoir parisien. Il m’avait croisé, juché sur son vélo, un peu ailleurs, nez au vent. Visiblement heureux.

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Rostropovitch a rejoint Bach et Chostakovitch

Posted in Hommage by loranji on avril 27, 2007

Rostro est mort, mais sa musique n’est pas en deuil.

Rostropovitch, c’est cela : la musique, la vraie, la pure beauté musicale des oeuvres de Bach ; lorsque le musicien empoigne son violoncelle et caresse les premières notes des six suites du maître de chapelle de Brandebourg ; notes à la fois premières et ultimes de ce qui ressemble à l’humanité.

La musique, la vraie, la pure beauté musicale se joue aussi du béton des dictatures ; ces créations dérisoires d’hommes perdus qui croient venir à bout de l’Homme. Rostro, vous le savez, vous le reverrez aujourd’hui et sans doute longtemps encore à la télé, jouant au pied du mur du Berlin : béton vaincu, béton fleuri des tags de la liberté qu’il s’amusait à agrémenter de notes, toujours des notes, encore des notes, comme autant de fils accrochant l’espérance.

Rostro est mort, mais sa musique n’est pas en deuil. Il a rejoint cet autre grand musicien, grand humaniste comme lui, il a rejoint Menuhin.

La terre est si belle à entendre quand on les écoute tous les deux.

Rostro est mort, et les Hommes sont en deuil.
Mistslavrostropovitch

Mistslav Rostropovitch (Bakou, 27 mars 1927 –

Moscou, 27 avril 2007)

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