l’orangie

L’anti-cinémou de Béla Tarr

Posted in L'art Sélavy by loranji on janvier 7, 2012
Le cheval deTurin Béla Tarr cinéma

La fille va au puits...

Vu hier soir « Le cheval de Turin » de Béla Tarr.

Un film qui se situe aux confins du cinéma, loin, très loin des conventions formelles au point qu’il rompt d’une certaine manière les amarres avec l’esthétique cinématographique pour gagner les rivages, beaucoup plus âpres, de l’éthique.

Un film déplaisant qui nous oblige à « voir » mieux, à vivre un moment qui utilise la technique du cinéma. Un film d’une dureté de pierre, le contraire du cinéma en ce qu’il a, communément, de « mou », y compris dans le cinéma d’auteur. Anti-cinémou en quelque sorte. Je dis cela au-delà du jugement de valeur.

Une rétrospective au Centre Georges-Pompidou à Paris a récemment titré « Béla Tarr, l’alchimiste ». C’est exactement cela.

Dans le Cheval de Turin plus encore que dans les autres films que j ‘ai vu de lui (« L’homme de Londres », « Les harmonies Werckmeister ») Béla Tarr met en branle un dispositif fait d’images « sèches », où le vent envahit littéralement l’écran, où les feuilles virevoltent sans répit jusqu’à épuisement de la terre ; où un père et sa fille et leur cheval seuls au monde ou presque, dans un huis-clos étouffant, s’anihilent, disparaissent…

Nihil, le mot-phare de ce film. Ou le nihilisme décrit par Nietzsche. Le cheval du film est justement le cheval de Turin, celui que Nietzsche embrassa en pleurant* – le voyant maltraité par son maître-cocher – avant de sombrer définitivement dans la folie. Ce fou de Nietzsche qui en quelque sorte préfigure la folie même du monde à venir…

Le film de Béla Tarr se propose donc de nous montrer le cheval et son maître, le maître et sa fille, dans les jours qui suivent l’épisode de la rencontre entre le philosophe et l’animal. Le film répond à la question « ‘Qu’est devenu le cheval ? ». Mais il répond bien sûr à la question « Qu’est devenu l’homme dans le monde ? »

Premier plan du film, le cheval suant, dans la tempête pourtant sèche, rentre de Turin avec son maître. Le cheval ne ressortira plus de sa pauvre écurie, refusant d’avancer le jour suivant, refusant de se nourrir le jour d’après, refusant de boire le jour d’après encore… Le maître, la fille verront leur puits s’assécher, le vent sans discontinuer les transformer, la fin…

Je le répète, Béla Tarr ne nous raconte pas « l’histoire » de cette déchéance qui sonne, on l’aura compris, comme une métaphore de la déchéance, la chute prochaine, déjà engagée, de l’homme post-moderne. Bélà Tarr ne raconte pas une histoire, il nous montre l’état même de ce qui se passe. Il use pour cela des procédés les plus radicaux, ou pourrions-nous dire, les plus déloyaux : une musique obsédante, des scènes répétitives et toujours ces plans-séquences interminables ; et l’exaspération du spectateur – nourri, sinon gavé, de « récits » du cinéma habituel – frise parfois l’envie de quitter la salle.

En vérité, le spectateur sent confusément qu’un véritable processus chimique se met en place, le film le gagne de l’intérieur, comme un poison se répand en lui.

On ressort de la salle épuisé, agacé. Mais le film lui, fait son oeuvre, il a touché dans le mille, touché au coeur : une pierre reçue dans le coeur.

Béla Tarr nous a pris en otage, nous a drapé de ses images qui agissent réellement comme un sortilège, plus encore ; ses images se sont introduites comme par effraction dans le corps du spectateur. Il s’agit bien d’une action chimique. Béla Tarr, l’alchimiste, oui…

——-

* « Alors qu’il croise une voiture dont le cocher fouette violemment le cheval, il s’approche de l’animal, enlace son encolure et éclate en sanglots, interdisant à quiconque d’approcher le cheval : « Nietzsche (…) fut assez fou pour pleurer auprès d’un animal, sous le regard ou contre la joue d’un cheval que l’on frappait. Parfois je crois le voir prendre ce cheval pour témoin, et d’abord, pour le prendre à témoin de sa compassion, prendre sa tête dans ses mains » : Jacques Derrida dans « L’animal que donc je suis » extrait Wikipedia.

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Le chemin du bouleversement

Posted in Social, sociétal, société by loranji on septembre 19, 2010

D’un côté Virgile, sur le lit, agonisant. De l’autre, assis sur le fauteuil, l’empereur Auguste. Nous sommes page 332* de « La mort de Virgile » de Hermann Broch, et bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser à la crise morale dans laquelle notre époque est plongée.

Virgile :

(…) Votre âge d’or est converti en monnaie et en espèces.

Auguste :

Tu es injuste ; le marchand est le soldat de la paix romaine. Si tu veux qu’elle vive, il faut aussi laisser vivre la banque, – tout cela fait partie de la prospérité de l’Etat.

Virgile :

Je ne suis pas injuste, mais je vois la populace stupide dans les rues, et je vois l’impiété ; seul le paysan possède la piété du peuple romain, bien qu’il soit déjà en danger de succomber à la cupidité générale.

Auguste :

Dans la mesure où tu as raison, ton avertissement pressant et même urgent nous rappelle notre tâche éducatrice ; il faut nous efforcer de faire des masses urbaines ce qu’elles doivent être en considération de leurs droits civiques : un peuple romain unifié.

Virgile :

Elles le deviendront dans la connaissance, car elles ont soif de celle-ci.

Auguste :

Elles ont plutôt soif des jeux du cirques… ce qui, par ailleurs, ne diminue pas notre tâche, ni son urgence.

Virgile :

Les jeux ! Horrible la soif qu’ils en ont… le chemin du bouleversement !

Auguste :

Le chemin de quoi ?

Virgile :

Celui qui ne participe pas à la connaissance doit étourdir dans l’ivresse la conscience de son vide, donc également dans l’ivresse de la victoire, même quand cette victoire n’est qu’un simple spectacle… (…)

* Edition Gallimard- coll l’Imaginaire

Est-ce ainsi que commencent les révolutions ?

Posted in Social, sociétal, société by loranji on juin 25, 2010

Foin des experts – dont l’observateur attentif aura noté qu’ils s’annulent. Laissons-nous donc aller aux délices de l’impression.

J’ouvre le Monde du jour (précisément le widget du Monde dans mon Netvibes) et je lis, l’un au dessus de l’autre, ces deux titres :

Le prix du gaz augmentera de 2 à 4,7 % le 1er juillet

(lien ici)

Le nombre de chômeurs a augmenté de 0,8% en mai

(lien ici)

C’est aussi laconique qu’un tweet, aussi banal que la Une d’un journal disputée par sa manchette ; et c’est généralement le genre d’accumulation de mauvaises nouvelles qui suscite un haussement d’épaules.

Et pourtant. Deux hausses qui se côtoient de si près ressemblent aussi à deux étincelles.

J’ai toujours été frappé en lisant les vieux journaux – c’est bien un hommage que l’on peut rendre au métier de journaliste – de l’incroyable nervosité des Une, ce voisinage de nouvelles où le monde semble cheminer tel un funambule au dessus du vide : la bombe russe, le sous-marin nucléaire américain, l’inflation galopante, la catastrophe majeure, le prix du gaz, la hausse du chômage… Combien de locutions familières, qui irriguent désormais la mémoire collective, familiale, personnelle…

Alors que dire de ces deux hausses du gaz, du chômage ? Prises séparément elles ne passeront pas inaperçues, l’opposition politique s’en emparera. La routine quoi.

Elles forment pourtant, comme tant d’autres informations, un entrelacs de forces invisibles qu’aucune veille, aucune carte ne répertorie, ni ne commente ; si ce n’est de façon empirique par les premiers concernés qui parlent alors de « ras-le-bol » ; si ce n’est a posteriori, dans l’historiographie.

« Hausse du chômage », c’est le chômage de l’enfant, ou du père, ou de la mère, ce courrier de Pôle Emploi qui « convoque » encore… « Hausse du gaz », c’est cette facture qui « assomme »… Et tout cela, peut-être le même jour, dans la même boîte à lettres : « On n’avait pas besoin de ça »…

Ces informations et la réalité qui leur est associée, ne peuvent pas être sans incidence sur les jours, le moral, l’ambiance, les tempéraments, les décisions…

Ramené à un plan plus large, au « macro » comme disent les experts, on considère qu’une constellation de mauvais nouvelles peut pousser les gens à la révolte, voire, à la révolution, comme autant de dards qui aiguillonnent. Le prix du gaz, n’est certes sans doute pas encore le pain manquant, celui qui insuffle la rage pour empoigner les grilles de Versailles en 1789. Nous n’en sommes pas à la misère, mais nous en sommes déjà à l’exaspération, à la fatigue, à la jalousie aussi à l’encontre des « riches » ; lesquels surplombent, lumineux, intacts, vainqueurs, ceux qu’une manifestante d’hier appelle ce matin sur France Inter les « ‘nantis », ce vieux mots qui résonne d’aigreur et de détresse.

Or cette femme insistait en concluant par un mot d’ordre que je n’ai encore jamais entendu : « Tous à Neuilly ! »

Je connais bien Neuilly pour y avoir vécu. Neuilly est l’exact inverse de la tension qui couve dans ces deux titres que sont l’augmentation du chômage et du gaz. Ces hausses ne peuvent y être que des nouvelles connexes. Seul un effondrement des cours de bourse peut « énerver » la ville.

Car la richesse, c’est l’impavidité. Car la pauvreté, c’est l’hypersensibilité.

Deux matières qui, comme le gaz et le chômage, en se touchant, peuvent faire des étincelles…

Facture de gaz en pleine action

Explosion ou désespoir social en 2010 ?

Posted in Social, sociétal, société by loranji on janvier 8, 2010

Je n’en parle pas en connaissance de cause, mais la précarité me semble être un écueil, ou plutôt une crête à partir de laquelle le basculement d’un côté ou de l’autre de ce point d’isolement, engage toute la vie de la personne.

Instinct de survie conduisant à un emploi « coûte que coûte », c’est-à-dire un petit, un micro-boulot ? Violence sociale ? Pétage de plomb relevant de la psychiatrie ? Ou bien encore, repliement dans le domicile sans chauffage ; à moins que ce ne soit la perte du logement et bientôt le croupissement sous un porche d’immeuble qui n’aura pas encore été équipé de piques anti-sdf.

L’info qui m’amène à écrire ce billet est celle-ci, prélevée sur le site du Miroir Social : « Plus d’un million de chômeurs auront épuisé leur droit en 2010« . Ce million est sur la brèche, sur la crête… Alors, je demande : est-on à la veille d’une explosion sociale, de celles qui réclament du pain et non des avantages catégoriels ?

Mais nous savons aussi que les plus précaires perdent leur langue en même temps que leur estime de soi.

Combien d’individus issus de ce million rejoindront-ils la légion du déshonneur, celle qui gît dans les cartons, celle qu’on chasse à coup de patrouille de police municipale ; légion rampante, implorante – mais silencieuse pour la bonne raison que nous n’entendons pas l’imploration !

Ce million, au contraire, va-t-il prendre peur au point de réagir ? Tout casser pour qu’au moins les autres sachent leur naufrage. Les rapports de police appellent cela des désordres sociaux – comme si tout désordre devait rentrer dans l’ordre ;  les curés dans leurs sermons parleront de désespoir – comme si l’état normal devait être l’espérance.

Nous verrons bien. La seule vérité qui vaille est imprimée dans les relevés de comptes bancaires et le flot continu des factures qui ne s’interrompt qu’avec la fermeture du compte.

La seule vérité est le passage en caisse, lorsque le précaire ne sait pas si sa carte de crédit va passer encore au moins « cette fois ». A cet instant, comme ce million d’autres en fin de droit, il aura le choix entre sortir du supermarché l’échine courbée ou la colère en bandoulière.

Quoiqu’il en soit, cette nouvelle – qui bien évidemment ne manquera pas de passer inaperçue hors des cercles habituels – annonce peut-être une année vraiment difficile pour un million de personnes dont sans doute, beaucoup, ont des enfants. Je pense à eux ; à l’angoisse qui suinte dans les gestes de leurs parents et qu’ils ressentent comme tout être jeune, intuitif. Et même si je n’ignore pas que la France reste l’un des pays les mieux organisés dans l’assistance aux personnes, je sais aussi qu’un pauvre reste un pauvre, que le déclassement social existe, au même titre que son splendide équivalent, tellement célébré : la réussite.

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De l’art du Ticket Restaurant en temps de crise

Posted in Social, sociétal, société by loranji on décembre 8, 2009

Je viens de recevoir d’un certain monsieur Duchiron un emailing sous l’auguste enseigne des « Tickets Restaurant » avec cette accroche dans l’objet du mail qui attire mon attention : « Comment remotiver vos salariés sur fond de crise ? »

Je passe outre le fait que de salarié, il n’y a point chez moi, si ce n’est, à en croire le courrier têtu d’une entreprise de fournitures de bureau, un « directeur des achats » dont mes comptes de société n’enregistrent aucune trace ; et je peux vérifier par moi-même chaque matin qu’en appelant à la cantonade ce putatif collaborateur pour une réunion forcément « urgente » destinée à lui passer un savon, c’est l’écho qui vient à sa place, toujours fidèle, avec ses deux grandes oreilles. L’écho m’a toujours fait penser à un épagneul breton.

Mais passons. Je vous parlais donc de l’emailing de monsieur Duchiron qui m’assure détenir les clés de la remotivation de mes salariés « sur fond de crise ». Je ne sais pas vous, mais moi j’ai la nette impression qu’il y a dans ce message un je-ne-sais-quoi de subliminal qui nous tire vers les bouches froides du métro où marmonne chaque matin le sdf du cru : « … N’auriez pas un Ticket Restaurant s’il vous plaît ? »

A l’heure où les Français disent avec force sondages leur crainte, que dis-je, leur terreur à l’idée de pouvoir devenir un jour sdf, s’entendre dire qu’un Ticket Restaurant peut les requinquer sur leur lieu de travail ne relève pas seulement d’un opportunisme patent mais d’une part, somme toute assez triviale, de vérité.

Au fond, la crise parle aux ventres qui, sans crier famine comme là-bas près du métro, murmurent aux esprits angoissés qu’un Ticket Restaurant épaissi de quelques centimes, c’est toujours ça de plus dans l’estomac.

Les temps sont durs.

Crise et crise de nerfs

Posted in Social, sociétal, société by loranji on septembre 21, 2009

La crise dans l’entreprise, c’est un peu la nasse des crabes. Quand plus rien ne vas, tout le monde se bouffe le nez. C’est à peu près ce qu’on pourrait en conclure à la lecture de cet article d’Eco89 : l’Association Harcèlement Moral (HMS) dit avoir enregistré un bond de 40% de signalements en un an soit 3150 appels au secours.

Quand l’incertitude gagne, quand les bénéfices chutent, quand les primes restent suspendues dans le ciel comptable en attendant des jours meilleurs, les tensions s’accroissent, les petits chefs s’agacent, les grands chefs se crispent, je vous laisse compléter l’organigramme. Le phénomène tend effectivement à gagner l’ensemble des organisations. Je cite Eco89 :

 » (…) la généralisation du phénomène du harcèlement se confirme d’abord par le profil de plus en plus « ordinaire » de ses victimes. Les hommes sont désormais un tiers, alors qu’ils ne représentaient que 20% il y a dix ans. Dans ce tableau, les 35-44 ans sont de plus en plus nombreux (31% des cas), ainsi que les employés (58%). »

Plus loin :

 » (…) le harcèlement moral vise en priorité des salariés qui ont peu d’ancienneté dans leur entreprise, il s’étend maintenant à ceux qui sont installés depuis plus de cinq ans. Ce qui semble indiquer que les pratiques de harcèlement prennent un caractère organisé au sein des collectivités, entreprises ou administrations. »

On est loin du travail vu comme véhicule de l’estime de soi ; le voici fardeau quotidien, noyé dans l’eau de la déprime qui monte et gagne tout les compartiments de l’être pour finir en dépression.

Question naïve du jour : comment une société aussi « riche » que la nôtre peut-elle être à ce point toxique pour certaines et certains ?

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