l’orangie

« Langage et silence » George Steiner

Posted in Fiches de lecture by loranji on août 30, 2014
Langage et silence George Steiner

« Langage et silence » George Steiner

Mais n’y aurait-il donc plus que le silence ?

George Steiner nous colle en préambule de « Langage et silence » (Editions des Belles Lettres) un tableau assez net de la situation du langage dans notre monde. Sa thèse centrale, c’est qu’au fond le langage mathématique est en train de supplanter progressivement le langage des mots, et donc le cœur de son réacteur que constitue la littérature. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » rappelle la célèbre sentence de Wittgenstein dans son « Tractatus logico-philosopicus » que reprend Steiner, mais bon, Wittgenstein a ce petit quelque chose d’aporétique qui, ne posant plus de question, pose encore question.

Si l’on considère avec lui que le langage parlé ne peut parler que de peu de choses, ce n’est pas une raison pour se taire, ni pour taire ce qui anime la langue dans sa pluralité et sa subjectivité. Advienne que pourra, c’est peut-être partageable. Après tout, Miró en peinture avait je crois théorisé la dialectique du personnel et de l’universel.

Après, il est vrai que Steiner est sévère, souvent à juste titre, avec l’art contemporain qui, à force de ne pas vouloir se taire et tenter l’expérience, tire le diable de la Création par la queue, sombrant trop souvent dans le bavardage et cette horrible chose qu’est la mondanité lorsqu’il s’agit de considérer que l’art devient commerce – ce qu’il n’a certes jamais cessé d’être dans les siècles, mais sous des modalités si lointaines – le mécénat – au point que l’on finit par s’épargner sa critique.

Si donc, comme le dit George Steiner, le langage a été épuisé par la modernité et sa dimension « magique » évanouie – ce qui n’est pas tant éloigné de la théorie d’Adorno considérant la perversion des Lumières en système rationnel conduisant à la barbarie – et bien soit, prenons acte de ce qu’il appelle un nouvel analphabétisme que l’on pourrait d’ailleurs orthographier « analphabêtisme ».

Bêtise, voilà ce qu’il en reste après le feu d’espérance, de nos paroles en faillite, qui elles-mêmes finissent par conditionner nos actes. Pas de quoi être optimiste dans ce monde où pour le coup la littérature – pour en revenir à elle – est mécaniquement condamnée à la médiocrité.

Bien sûr, il y a de splendide loosers, Céline, et plus près de nous Houellebecq, même s’il n’a pas la carrure du docteur. Bien sûr – et Steiner ne cesse, dans son livre « Langage et Silence » de leur rendre hommage – il subsiste encore Joyce et Broch. Je le rejoins quand il estime que « La mort de Virgile » est un chef d’œuvre. Mais voilà. Quant on lit ce livre, on s’afflige dans le même temps de l’isolement effrayant de l’auteur et de cette sensibilité finalement rendue muette par l’époque où pourtant elle est née (milieu XXè siècle).

Alors voilà. Considérons qu’il existe un art inaudible qui toujours – peut-être ? – sauvera l’humanité du précipice de la Totalité. Le pessimisme est pour ainsi dire triomphant (optimiste pourrait-on dire). Mais l’optimisme, même s’il est condamné au pessimiste, subsiste…

« Une fois mort, le langage tourne au mensonge » dit George Steiner qui a mille fois raison. Mais peut-on espérer que du langage mort renaissent des germes de vie ?

Abus de langage

Posted in Fiches de lecture by loranji on mai 4, 2014

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Selon cette conception (NDLR de la biologie orthodoxe) qui définit les hommes comme des animaux à valeur ajoutée, nous sommes tous par nature des créatures divisées, déchirées entre la condition physique de l’animalité et la condition morale de l’humanité. » Tim Ingold – Marcher avec les dragons (p94) éditions Zones Sensibles

Le regard que porte l’homme sur sa propre supériorité – c’est-à-dire cette impression de solitude – l’amène à se penser comme divisé et arraché à un monde premier (on y mettra ce qu’on voudra : la nature, l’âge d’or, etc) ; avec ce que cela induit d’incompréhension et de réaction.

Si je suis là où je suis c’est qu’il y a tout à la fois faute et puissance.

Abus de perception, abus de langage : l’homme s’impose une solitude héritée de la sidération qu’il a, de son intelligence.

Dépayser le pays.

Posted in Fiches de lecture by loranji on juillet 12, 2013

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Dépaysement. Il faut attendre la fin du livre pour en comprendre le sens qu’y donne Jean-Christophe Bailly, pour saisir tout à la fois la politique de l’auteur et le parti-pris de ces textes en archipel ; de villes en ambiances, d’objets en souvenirs, de paysages en visions ; et le tout, encore entremêlé par Bailly qui jamais ne se perd, mais se pousse vers l’égarement, l’étirement, le déplacement hors de soi, de l’identité – a fortiori lorsqu’elle s’érige comme « nationale » dans l’étroitesse du mot pris comme une caisse sur laquelle, on le sait, certains prédicateurs de la catastrophe – et de plus en plus nombreux – millénaristes à la petite semaine, éructent et enfument, et enrhument, un peuple entier.

A cela, Jean-Christophe Bailly répond par le dépaysement, ou cette possibilité de l’ici vu comme un ailleurs, une ligne de fuite vers des possibles inenvisagés et qui pourtant, si l’on s’en donne la peine, le droit, le temps, changent le visage du pays, et change notre visage. Sans trahir, ni l’un, ni l’autre.

Bailly en appelle pour ce pays à un « contrat de paix entre l’existence d’une durée et la caractéristique fatale de l’instantané » – fatal vu ici comme inévitable.

Que veut-il ? Un pays en respiration,  « un jeu dont le dérèglement constant serait le meilleur réglage » ; un lieu, cette nation, cette nation en république, où l’identité ne serait pas fermée mais bien davantage le théâtre consentant d’un « buissonnement (…) dont chaque murmure est sans limites et sans contours, se produisant ou s’étant produit dans l’espace all over de tout ce qui advient au monde pour préparer un sens ».

A l’inverse de cette posture désirée, nous nous coltinons ce prurit de nation soit « une forme réflexe et un impensé » qui se raidit « dans des poses, une pure affaire de passeport, autrement dit, et on ne le voit que trop clairement, une affaire de police. »

L’auteur désigne un événement à l’origine de cette défaillance : 14-18, la Première guerre mondiale, ce moment qui balaya le peuple. Et depuis, dit-il, le peuple « manque », laissant la place à des fascismes, à des pétainismes ; et l’auteur pointe au passage le fait que le Gaullisme, à l’inverse, a représenté une tentative – saine – de reprise par le peuple de son histoire – mais l’on sait que le gaullisme est mort avec le général…

Mon propos tend ici sans aucun doute à laisser penser que l’ouvrage de Jean-Christophe Bailly est un essai politique. C’est une erreur de ma part. « Le dépaysement » est surtout un grand livre de littérature. Le livre d’un écrivain. Un grand écrivain.

Nous y lisons des pages superbes, sur la Loire (que j’aime), les rues animées des villes, les paysages ardennais de Rimbaud, une boutique obscure de Bordeaux, le fameux domaine d’Arc-et-Senans.

Jean-Christophe Bailly est le voyageur intranquille mais nullement inquiet de cette France qu’il laisse en quelque sorte s’étirer en liberté ; et dès lors les connexions se font, le pays devient « dépaysement »…

Quelques mots encore de la finesse de l’auteur pour conclure :

« Le soubassement de l’identité d’un pays (…) ce serait l’ensemble de toutes ces dormances, et la possibilité, à travers elles, d’une infinité de résurgences : jamais ce qui coule d’une unique source qui aurait valeur d’origine et de garantie, mais ce qui s’étoile au sein d’un système complexe de fuites et de pannes par l’entremise duquel le passé se délivre (…). »

Le dépaysement : Jean-Christophe Bailly édition du Seuil. A la Fnac.

Photo : Jean-Christophe Bailly  © Hermance Trihay

L’épique, littérature de la matière.

Posted in Fiches de lecture, L'art Sélavy by loranji on mai 9, 2013

L’épique sauvera-t-il la littérature ? Question complexe, sinon épineuse si l’on se projette hors du cadre hérité de la tradition, Homère au premier chef, et que l’on considère que l’épique est avant tout une dynamique, une projection, un relâchement à partir d’un motif qui pourrait être, pourquoi pas, l’intime.

« Notes sur la littérature » de Theodor Adorno commence par un texte « La naïveté épique » qui me paraît porter le rapport de l’épique au langage à son point d’incandescence. Que lit-on ?

L’enchaînement épique, où la conduite de la pensée finit par se relâcher, devient la grâce qui dans le langage prime le droit de juger, ce qu’il est pourtant sans conteste. La fuite des idées, la forme du discours sacrifié, c’est la fuite du langage hors de sa prison.

L’épique, c’est la transgression de la raison réflexive, c’est comme le dit Adorno « l’émancipation de la représentation » à son égard.

(…) telle est la tentative toujours désespérée du langage qui cherche, tout en poussant à l’extrême son intention déterminante, à se guérir du négatif de son intentionnalité, de la manipulation conceptuelle des objets et à faire apparaître le réel dans toute sa pureté, préservé de la domination de l’ordre.

Et Adorno de conclure en quelque sorte un peu plus loin :

(…) vers ce lieu où la syntaxe et la matière se perdent, où la matière affirme sa domination, dans le moment où la pensée fait mentir la forme syntaxique qui cherche à l’embrasser.

Ulysse, Théodor Adorno, épique, philosophie, littérature

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas – Imre Kertész

Posted in Fiches de lecture by loranji on avril 13, 2013

« Sombrer, mon Dieu ! faites que je sombre pour l’éternité, Amen. » C’est par ces mots qu’Imre Kertész, prix Nobel de littérature 2002, clôt « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » (Actes Sud coll. Babel). Sombrer, disparaître soi-même, autant de raisons pour Kertesz de ne pas engendrer ; autant de raisons de prononcer le Kaddish, une prière juive le plus souvent utilisée pour les deuils.

Ce livre est donc le deuil de l’enfant qui ne naîtra pas. Un livre qui se termine par « Amen », c’est-à-dire qu’il en soit ainsi… et qui a commencé par « Non ! »

Non, dit Imre Kertész au philosophe qui lui demande s’il a des enfants. Non, dit-il à sa femme qui lui annonce qu’elle veut un enfant. Non, dit-il à l’enfant qui ne naîtra pas : je ne veux pas que « mon existence soit considérée comme la possibilité de ton être ». Tout simplement précise l’auteur parce que :

Je crains qu’il n’y ait pas d’amour en moi.

Plus loin Kertézs retourne contre lui le raisonnement en s’adressant à l’enfant : considère « ton inexistence (…) comme la liquidation radicale et nécessaire de mon existence. »

Si l’écrivain hongrois né en 1929 se montre si opposé à l’idée d’avoir un enfant, ce n’est pas  – on l’aura compris – dû à un banal recensement des « inconvénients » que peut représenter cette charge. Nous sommes très loin de ces raisonnements qui enflent les conversations de bistrots où se brandissent ici, la perte de confort personnel là, l’amputation d’une hypothétique « réalisation personnelle » ; autant de vieilles ficelles postmodernes qui s’apparentent à un rétrécissement petit bourgeois.

Non. Imre Kertész s’appuie sur bien autre chose.

(…) votre histoire mondiale si absurde.

Déporté à l’âge de quinze ans à Auschwitz puis Buchenwald, Imre Kertész voisine avec la pensée d’Adorno quand il s’agit d’enregistrer la seule chose qui vaille après la Shoah : le détournement des Lumières au profit du rationnel lequel a engendré les usines de mort.

« Ce qui est réellement irrationnel, écrit Kertész, et qui n’a pas vraiment d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien. »

Le mal, c’est ce que l’humanité cherche, presque « rationnellement » : elle veut ses démons. « Il nous faut un démon pour nos sales affaires, pour satisfaire nos désirs sales, mais bien sûr un démon à qui l’on peut faire croire que c’est lui le démon, qui porterait sur ses épaules tout ce qu’il y a de démoniaque en nous (…). » Et encore ceci où les Hommes sont interpellés :  » (…) vous êtes intarissables en explications, rien que pour sauver vos âmes et tout ce qu’on peut sauver, pour voir sous l’éclairage grandiose et théâtral des événements mondiaux le vulgaire brigandage, le crime et l’exploitation, auxquels tous, nous prenons ou avons pris part d’une façon ou d’une autre. »

Pour Imre Kertész, il y a donc « de l’Auschwitz dans l’air depuis longtemps », « depuis des siècles ». Ce qui est advenu sur les terres de Haute-Silésie était en quelque sorte prévisible. Ne faisons pas les étonnés. Ne soyons pas hallucinés et encore moins incrédules face à l’horreur. Ayons l’honnêteté d’admettre que l’histoire est un monstre qui engendre des monstres, et l’histoire, c’est l’Homme.

Si Kertész dit « Non ! » à l’enfant, c’est parce qu’il dit non à cette humanité, et pas seulement à « l’horreur » nazie qui n’en est que la partie la plus manifeste, la plus visible. Il détaille son propos en revenant sur son enfance en pension, ses rapports avec son père ; et cet ordre masculin, rationnel, qu’il désigne comme ordre du monde, celui-là même qui pactise avec le mal.

Non je ne pourrai jamais être le père, le destin, le dieu d’un autre être.

Certes on objectera que la parentalité du temps de sa jeunesse est différente de celle d’aujourd’hui ; l’écrivain a grandi dans un monde ancien où les pères étaient la figure centrale. Imre Kertész de son côté a choisi : sa douleur est son travail d’écrivain. Et sa joie. La joie créatrice.

L’odeur que dégage notre vie

Posted in Fiches de lecture by loranji on avril 28, 2012

 » L’odeur que dégage notre vie relève de notre responsabilité. »

Jean-Louis Chrétien – Symbolique du corps ; la tradition chrétienne du Cantique des Cantiques – Puf

"mistery portrait" ©wazari

Le néant, ami de l’être.

Posted in Fiches de lecture by loranji on avril 7, 2012

« L’axe du néant » par François Meyronnis… un titre dont il ne faudrait pas déduire une intention nihiliste chez l’auteur. Bien au contraire. Le néant n’est pas le nihilisme. Mais d’ailleurs, avant tout, qu’est-ce que le nihilisme aujourd’hui ? A quoi ressemble-t-il ?

Le nihilisme contemporain est cette « chose » qui impose le régentement – l’agencement généralisé et planétaire dit l’auteur – du vivant, d’où il ressort que l’homme n’est plus qu’un objet social évalué, réévalué sans répit sur un marché qui exclut, par essence, « l’inutile » lorsqu’il n’est pas évaluable ; et qui exclut par conséquent le néant.  C’est lui, le néant salvateur promis par le titre, quand le mot d’ordre – implicite – du nihilisme semble être de « remplir, remplir encore » ; principe totalisant, et même totalitaire pourrait-on dire, selon lequel tout doit arriver « dans un maintenant perpétuel, venant de nulle part et n’allant nulle part. » Mais un « nulle part » qui est, entendons-nous bien, le contraire du néant dont nous allons parler ici.

Ce nihilisme – pour en finir avec lui – se manifeste sous la forme que l’on sait : la superficialité, la satisfaction instantanée du désir via une jouissance liophilisée, mercantilisée. Il en découle dit Meyronnis « la mise en réseau du monde ; mise en réseau qui fait équivaloir les êtres et choses, sans exclusion des humains, en les ordonnant au circuit. »

La matrice n’est pas loin qui « élimine en profondeur tous les sacrés (…) détrame le symbolique fil à fil. »

« Redistribuer sa singularité »

Mais une fois que le sombre constat est établi, que faire ? Le suicide n’est pas la solution, François Meyronnis le rappelle à travers l’exemple de l’ami écrivain Bernard Lamarche-Vadel.

Pour autant, de « vraies » solutions, le livre serait bien en peine d’en donner ; à chacun après tout de se mettre en mouvement à sa façon. Et le mérite de Meyronnis réside bien plutôt dans un énergique appel au mouvement, à l’éveil. Les pistes sont là, dans l’Indéterminé. Il en montre quelques unes.

L'axe du néant François MeyronnisRedistribuer sa singularité… Derrière la formule un peu absconse, l’idée est intéressante. Il s’agit d’effectuer un retour sur soi, et par là, l’auteur nous invite à remonter le courant de certains ayant pensé cette singularité, pêle-mêle : Heidegger, Tchouang-Tseu, le tantrisme, Artaud, Dada, Lautréamont, Parménide, Rimbaud, et bien d’autres sont étudiés au long des six-cent pages de l’ouvrage. Rimbaud justement, qui en appelle à la nécessité de chercher sa « formule chimique personnelle »… Mais comment ? Et surtout, à partir d’où, s’il s’agit encore une fois, d’entrer au contact d’un « néant » salvateur ?

Martin Heidegger et le Dasein – « l’Etre-là – est évoqué par Meyronnis comme l’une des clefs possibles d’accès au vide : « Si tu penses l’homme, à partir du néant, comme Dasein – c’est-à-dire comme être-là dans le lieu du Rienc’est moi qui souligne – , alors tu peux risquer avec Heidegger ce qui semblera une folie à la sentinelle du sens commun. Tu peux dire, à rebours du biologisme : « Le corps de l’homme est quelque chose d’essentiellement autre qu’un organisme animal. »

Le Dasein offrirait donc un accès à un néant placé avant l’homme ; au passage la doxa taoïste (si l’on me passe ce contresens) a elle-même théorisé le fait du néant*. Pour Heidegger donc, le néant accompagne, vaille que vaille, l’étant ; c’est-à-dire l’individu, à ceci près que celui-ci s’en effraie et veut le fuir ; et voulant le fuir s’oublie lui-même… Il finit – cet individu-étant – par creuser sa perte en remplissant ce qu’il appelle sa « vie » ; une vie racrapotée (comme disait Brel, des vieux) sur le familier, le proche ; on pourrait dire aussi l’accessible et l’accessoire. Ce qui nous ramène au propos d’entrée.

« Tout se passe, dit François Meyronnis, comme si être né impliquait deux régimes, dans un affrontement perpétuel. L’un, déterminé par la vie biologique, ravalerait le naître au rang d’une usine de cadavres. Mais l’autre refuserait cette régression charognarde, qui n’a rien de « naturel », contrairement à ce que voudrait croire sa Majesté le sens commun. »

Refuser cette régression charognarde, trouver sa chimie personnelle, redistribuer sa singularité… pour un peu, le processus de déconditionnement commencerait par cette formule bien connue, sinon galvaudée, qui flotte à présent au-dessus des villes : « savoir lâcher prise »…

Réapprendre à penser obliquement, pourrait-on dire aussi. Dévier le regard, changer d’œil, tourner son oreille différemment, rejouer son corps différemment.

Dès lors tout change…

A présent la foule s’estompe, à mesure que des lambeaux, des fragments de l’être ré-émergent. La fameuse « singularité » est entrevue, le Dasein, l’Etre-là font signe.

Des espaces se libèrent, des pierres se disjointes et l’on sent peut-être monter un souffle ; promesse peut-être d’une autre respiration. On en revient au tao, au Qi. Mais l’on peut aussi, sans aucun doute, s’en remettre au pneuma grec, au souffle de l’Esprit-Saint chrétien. A la fois, il convient de ne pas non plus s’emballer sur le boulevard de la transcendance ; plus précisément, comme dit l’auteur, il faut « substituer (au) pas au-delà de la transcendance le pas en deçà de l’immanence. »

Heidegger évoque à cet égard « l’arche du Rien » ; pur être et aucunement « simple étant ». Pour Meyronnis, c’est de ce « lieu » – que l’on pourrait dire atopique – que peut sortir le Possible. Plus clairement, la « possibilité de l’impossible » dit Heidegger.

Mais si cette arche du rien n’est pas une transcendance mais une immanence, tout cela se passerait-il donc en soi-même ? « Ne force pas le ciel » dit en substance Tchouang-Tseu recommandant lui aussi l’immanence plutôt que la transcendance. De son côté François Meyronnis cite Angelus Silesius, penseur catholique du XVIIème siècle : « La source est en nous / Ne clame pas vers Dieu, en toi-même est la source ; / N’en bouche pas l’issue, sans fin elle jaillira. »

« Maintenant, continue Meyronnis, si tu places ton propre corps parmi ceux que Rimbaud appelle les « Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! », si tu as cette audace pleine de risque, alors tu  détruis dans ta personne la loi mortifère qui régit l’espèce. Que ce pas de côté n’aille nullement de soi, tu t’en doutes : c’est la grande affaire de ce que l’on nomme parfois « art », ou « mystique », ou « sainteté » – ou plus justement encore « poésie. »

L’auteur en appelle in fine à la mise en action, au réveil de son « cerveau parallèle », lequel suppose une singularité capable de se déclarer « en face de la société. » au prix d’un retrait volontaire de l’étant, contre le reste du monde pourrait-on dire, afin de gagner un « état de stupidité »  – qui prépare d’ailleurs, comme il est dit du côté de la Chine, « l’expérience du Tao ». Il n’est dès lors plus question de mots, encore moins de discours, mais d’un état qui relève de l’être – pourtant indicible ; l’être qui auparavant ne cessait de se retirer (Heidegger) devant la poussée de l’étant, advient enfin ; le néant jouant son rôle de révélateur, de « réserve » de l’être. Un corps « subtil » se fait jour, doublant le corps physiologique.

Mais quoi encore ? Vers où regarder concrètement, avec pour ce qui n’en reste pas moins notre point de départ, notre étant ? Il faut regarder vers la naissance.

Sa propre naissance explique l’auteur qui écrit : « La question (est) de savoir où tu en es par rapport à ta naissance. Si tu circules librement en elle, ou pas. »

« Il faut, dit-il encore sur un mode programmatique apprendre à désensorceler (le diable étant le nihilisme ambiant) sa naissance, à lui faire accomplir un pas en arrière de l’entrave…./… Si tu expérimentes cela avec ta tête, avec ton souffle et de toutes tes cellules, le grand retournement a lieu. » Révéler la singularité qui circule en soi dans sa venue au monde, sa naissance, nous y sommes. C’est-à-dire « tout reprendre. Assister à sa propre naissance. »

Alors advient l’immanence… et Meyronnis de conclure par ces mots de Rimbaud : « Ta tête se détourne : le nouvel amour ! ta tête se retourne, le nouvel amour ! »

"L'axe du néant" -  François Meyronnis - Gallimard, collection l'Infini. Sur Amazon.
* « De celui qui sait que l’être, le néant, la mort et la vie n’ont qu’une même origine, je suis l’ami. Ces trois choses (le néant, la vie et la mort) bien que différentes constituent une famille commune (…) » Tchouang-Tseu – « Keng-Sang Tch’ou » – Œuvre complète

Walter Benjamin par Jean-Michel Palmier

Posted in Fiches de lecture by loranji on novembre 6, 2011

Un homme d’une intelligence prodigieuse, miraculeuse, de l’aveu de la plupart des intellectuels qui le fréquentèrent. Walter Benjamin, ou la lucidité portée jusqu’à son incandescence.

Avec pour champ de pensée, ce que Jean-Michel Palmier* indique par cette tentative de définition : « C’est à travers les rêves et les vestiges du XIXè siècle que Walter Benjamin analyse la naissance de la modernité ». « chiffonnier métaphysique » Benjamin s’empare d’objets le plus souvent banals pour en interpréter des sens profonds, cachés ; des éléments à sauver. Pour lui, la rue, en particulier, devient « un univers de sens à explorer ».

Une lucidité et une capacité d’interprétation spatiale et temporelle : à 360° dans le passé, le présent, le futur

Il en ressort, au fil de l’oeuvre, une vision proprement messianique chez cet homme qui n’a jamais cessé de dialoguer avec sa judéité, par-delà le saut politique (mais théorique, jamais concret) vers le marxisme.

Un marxisme qu’il embrasse pour en finir avec « l’escroquerie » bourgeoise de sa jeunesse dans l’irrespirable Allemagne impériale ; mais un marxisme qu’il récuse aussi dans sa traduction esthétique, dès lors que le matérialisme dialectique (pierre angulaire de la pensée marxiste) lui apparaît trop réducteur, sinon suspect.

Mais j’en reviens au point le plus intéressant, ce « messianisme matérialiste » dont Walter Benjamin semble l’inventeur.

Ne jamais renoncer au concept

Cette pensée messianique de Benjamin repose notamment sur le concept d’ « image dialectique » en vue de l’approfondissement de « l’illumination profane ». Côté contexte, nous sommes dans l’après-guerre 14-18 ; signe révélateur, parmi d’autres symptômes remontant au XIXè siècle, de la catastrophe ; catastrophe intrinsèque à l’avènement du Messie.

Ici intervient Martin Buber, lu attentivement par Benjamin et pour qui l’homme doit participer activement de la venue du Messie « en libérant les étincelles de la Lumière Divine dispersée dans le monde par ses actes ». On se trouve ici sur le seuil de la tradition hassidique.

Parallèlement, Benjamin s’inscrit en faux par rapport à une mystique médiévale selon laquelle l’âme est le prolongement de Dieu. Si l’âme n’est de fait, pas en « fusion » avec Dieu, il surgit plutôt un moment utopique au sein duquel l’homme « rêve », se projette, dans sa pure individualité au beau milieu du pli historique, (l’histoire) ombrageux dans lequel il se trouve. Le messianisme chrétien se veut profondément spiritualiste via la Rédemption intérieure. A l’inverse le messianisme de Benjamin renoue avec le messianisme historique de la tradition juive, hassidique en particulier : les catastrophes doivent survenir pour permettre la venue du Rédempteur ; comme l’écrit Jean-Michel Palmier : « Ce n’est qu’au dessus des ruines que peut s’effectuer la clôture de l’histoire ». Ce n’est qu’ensuite qu’arrive « l’éon » nouveau : un nouvel âge de la Terre.

On voit que prédomine ici une vision non linéaire et non progressiste (contrairement à celle des Lumières) qui s’impose ici ; fidèle en cela à l’Ancien Testament.  « On a vu naître, écrit Gershom Scholem (l’autre grand correspondant de Benjamin avec Adorno), à cette époque des Lumières, cette interprétation inédite que le messianisme garderait son pouvoir actif sous la forme sécularisée dans la foi dans le progrès. Mais la Rédemption est plutôt le surgissement d’une transcendance au dessus de l’Histoire (…) la projection d’un jet de lumière à partir d’une source extérieure à l’histoire. » D’aucuns parlent de « souffrance de l’enfantement » précédant l’arrivée du Messie.

Benjamin reste convaincu que « seul le Messie achève de lui-même tout devenir historique » ; en cela le messianisme politique est une utopie. Sinon une imposture. L’homme reste dans l’ignorance du moment messianique. C’est pourquoi Benjamin ne versera en aucun cas dans le sionisme politique, national ; pour lui le judaïsme relève davantage de la « diffusion » spirituelle que de la possession de terres – et Benjamin, comme Scholem, rejetteront la « manie agricole » du sionisme politique.

Mais à la fois… l’injonction de Benjamin est d’une exigence inouïe car si l’homme reste l’ignorant, il faut toutefois que sur un plan théorique l’on soit capable, pour le sauver, de saisir la structure métaphysique de la situation historique, c’est-à-dire « libérer l’avenir de ce qui aujourd’hui le défigure ». On en revient à l’image-dialectique.

Le présent et plus largement l’époque moderne entérinent une réalité qui empêche l’espérance du sursaut : la crise de la narration, la mort du grand récit. Benjamin regrette – c’est un euphémisme – l’avènement du roman et de la sphère privée, et plus encore, l’irruption de médias comme la radio et de la presse qui appauvrissent l’expérience, où comme le dit J.M. Palmier « mutisme et bavardage concourent à tuer la narration. » Dans le même temps, surgit la fétichisation de la marchandise, et son culte de la nouveauté permanente. Autant de facteurs qui contribuent finalement à éloigner l’homme des perspectives du salut… tout en l’y rapprochant puisqu’après tout, c’est par l’aboutissement de l’hystérie capitaliste (pour ne pas la nommer) que s’achèvera enfin le temps messianique.

De façon finalement assez logique, l’univers – mais plus encore les personnages – de Kafka ne pouvaient être que parlants pour Benjamin. Kafka en effet « n’a pas cédé à la séduction du mythe » ; le Praguois décrit « un petit monde médiateur, à la fois inachevé et quotidien » autour de personnages comme, enrichis, par l’oubli. De cette frêle lueur, on peut entrevoir l’espoir… l’espoir véritable.

Benjamin et Adorno : une critique commune de la fausse unité du mythe, mais d’un côté un penseur, de l’autre un dialecticien.

Adorno, cela dit, guette son ami au coin du bois et pointe les insuffisances dialectiques de Benjamin, notamment dans sa volonté de rapprocher les âges du monde et l’oubli.

Benjamin – c’est sa force – s’aventure très loin, sans toujours pouvoir ramener d’un point de vue théorique – à l’aune de l’incroyable exigence d’Adorno bien sûr ! – tout le matériel nécessaire au concept ou, pour le dire autrement, à ce que celui-ci relève d’une ontologie.

Ainsi le concept central chez Benjamin « d’image-dialectique » ; sorte de produit de la conscience collective où « s’interpénètrent le nouveau et l’ancien ».

Si Benjamin affirme par exemple avec justesse que les fantasmagories que suscitent les Exposition universelles sont un véritable divertissement  qui permet à l’homme de « jouir de son aliénation » ; s’il pointe, avec tout autant de justesse, le fait que cette image-dialectique se cristallise en une contradiction – à la fois ; produit de la réification* et rêve naïf de l’utopie libératrice ; émerveillement face aux réalisations du capitalisme et désir pusillanime de s’en détacher ; perceptions tant matérielles que spirituelles – Adorno persiste à penser que Benjamin psychologise encore trop son intuition, au détriment du concept.

Au milieu de cette ville où fourmillent ces images-dialectiques, Benjamin relève la figure Baudelairienne du flâneur qui ne domine pas la ville – loin de là – mais est plutôt sous son charme : « l’ivresse religieuse des grandes villes » dit Baudelaire. Avec le suicide comme unique passion moderne.

De la décomposition du XIXè siècle qui suivra, du désenchantement qui le caractérise, Bloch détectera la façon  dont le national-socialisme plus tard confisquera l’utopie à son profit via la figure du mythe, de l’archaïque, ainsi que celle du kitsch, l’ensemble participant à l’édification de cette « esthétique » que constitue le fascisme. Et sa puissance hypnotisante sur les foules.

Exit donc, le mythe et l’archaïque . Benjamin, à la suite de Bloch, estime que l’issue se trouve bel et bien dans une éthique de la vérité messianique.

Pour conclure, Jean-Michel Palmier, écrit ici en deux phrases la sublime singularité de la pensée de Walter Benjamin : « C’est dans cette prodigieuse attention au concret et ses limites théoriques que réside le véritable matérialisme de Benjamin. A la dialectique et à ses médiations, il oppose la fulgurance de l’image, l’illumination qui éclairent ces résidus d’expériences et de rêves constitués en monade. »

Jean-Michel Palmier – « Walter Benjamin, le chiffonnier, l’ange et le petit bossu »

et : Jean-Michel Palmier « Walter Benjamin, un intellectuel juif allemand »

* réification : concept théorisé par Georg Lukacs. La réification «  consiste à transformer ou à transposer une abstraction en un objet concret, à appréhender un concept comme une chose concrète. Le terme est aussi employé à propos des personnes vivantes. On trouve également le terme équivalent chosification.” Wikipedia.