l’orangie

Dépayser le pays.

Posted in Fiches de lecture by loranji on juillet 12, 2013

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Dépaysement. Il faut attendre la fin du livre pour en comprendre le sens qu’y donne Jean-Christophe Bailly, pour saisir tout à la fois la politique de l’auteur et le parti-pris de ces textes en archipel ; de villes en ambiances, d’objets en souvenirs, de paysages en visions ; et le tout, encore entremêlé par Bailly qui jamais ne se perd, mais se pousse vers l’égarement, l’étirement, le déplacement hors de soi, de l’identité – a fortiori lorsqu’elle s’érige comme « nationale » dans l’étroitesse du mot pris comme une caisse sur laquelle, on le sait, certains prédicateurs de la catastrophe – et de plus en plus nombreux – millénaristes à la petite semaine, éructent et enfument, et enrhument, un peuple entier.

A cela, Jean-Christophe Bailly répond par le dépaysement, ou cette possibilité de l’ici vu comme un ailleurs, une ligne de fuite vers des possibles inenvisagés et qui pourtant, si l’on s’en donne la peine, le droit, le temps, changent le visage du pays, et change notre visage. Sans trahir, ni l’un, ni l’autre.

Bailly en appelle pour ce pays à un « contrat de paix entre l’existence d’une durée et la caractéristique fatale de l’instantané » – fatal vu ici comme inévitable.

Que veut-il ? Un pays en respiration,  « un jeu dont le dérèglement constant serait le meilleur réglage » ; un lieu, cette nation, cette nation en république, où l’identité ne serait pas fermée mais bien davantage le théâtre consentant d’un « buissonnement (…) dont chaque murmure est sans limites et sans contours, se produisant ou s’étant produit dans l’espace all over de tout ce qui advient au monde pour préparer un sens ».

A l’inverse de cette posture désirée, nous nous coltinons ce prurit de nation soit « une forme réflexe et un impensé » qui se raidit « dans des poses, une pure affaire de passeport, autrement dit, et on ne le voit que trop clairement, une affaire de police. »

L’auteur désigne un événement à l’origine de cette défaillance : 14-18, la Première guerre mondiale, ce moment qui balaya le peuple. Et depuis, dit-il, le peuple « manque », laissant la place à des fascismes, à des pétainismes ; et l’auteur pointe au passage le fait que le Gaullisme, à l’inverse, a représenté une tentative – saine – de reprise par le peuple de son histoire – mais l’on sait que le gaullisme est mort avec le général…

Mon propos tend ici sans aucun doute à laisser penser que l’ouvrage de Jean-Christophe Bailly est un essai politique. C’est une erreur de ma part. « Le dépaysement » est surtout un grand livre de littérature. Le livre d’un écrivain. Un grand écrivain.

Nous y lisons des pages superbes, sur la Loire (que j’aime), les rues animées des villes, les paysages ardennais de Rimbaud, une boutique obscure de Bordeaux, le fameux domaine d’Arc-et-Senans.

Jean-Christophe Bailly est le voyageur intranquille mais nullement inquiet de cette France qu’il laisse en quelque sorte s’étirer en liberté ; et dès lors les connexions se font, le pays devient « dépaysement »…

Quelques mots encore de la finesse de l’auteur pour conclure :

« Le soubassement de l’identité d’un pays (…) ce serait l’ensemble de toutes ces dormances, et la possibilité, à travers elles, d’une infinité de résurgences : jamais ce qui coule d’une unique source qui aurait valeur d’origine et de garantie, mais ce qui s’étoile au sein d’un système complexe de fuites et de pannes par l’entremise duquel le passé se délivre (…). »

Le dépaysement : Jean-Christophe Bailly édition du Seuil. A la Fnac.

Photo : Jean-Christophe Bailly  © Hermance Trihay

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