l’orangie

Rêve.

Posted in Mots by loranji on janvier 12, 2013

Cela se passait comme ça. Les hommes s’approchaient en tenant les bras de femmes horrifiées mais fascinées. Lui, léchait le goudron, un coin de bitume, souriant, avec de petits bruits de lapements, devant leurs bouches bées. Sous un lampadaire, restaient d’autres hommes. Il les distinguait et se disait : « ils ressemblent à des joueurs de cartes : ils se tiennent à distance, faisant semblant d’avoir du jeu. Du répondant. Ils bluffent ». il disait cela en retirant un gravier collé à sa langue. « Voulez-vous un verre d’eau ? » disait aussi l’une des femmes, mais finalement aussi plusieurs autres personnes présentes autour de lui. « Pour quoi faire, répondait-il. A quoi bon le verre d’eau pour le routier endurci – et il se transformait en routier endurci – à quoi bon le verre d’eau pour le juge d’expérience – et il se transformait en juge – à quoi bon le verre d’eau, si ce n’est pour la victime ? Or je suis le contraire de la victime. » Il dit cela en se roulant par terre et en riant. « Ah bon vous êtes victime, mais de qui ? » demandait un type un peu sourd qui n’avait rien compris. « Mais non ! criait l’assemblée, il a dit qu’il n’était pas victime ! » Et le type était poussé par les autres dans une calèche qui disparaissait. L’un des badauds se grattait le cou, en signe d’anxiété. « Moi aussi, disait un autre : je me gratte le cou en signe d’anxiété ». Plusieurs autres acquiesçaient, tandis que sous le réverbère, autour de lui, se tenait un conciliabule qui portait sur on ne sait plus trop quel sujet. Lui, s’était relevé du bout de trottoir qu’il avait léché et il disait : « Au fond, vous avez raison, je pourrais avoir soif maintenant que vous le dites Madame » C’était une femme qui portait dans ses bras un perroquet décapité. « Son ancien mari » murmurait-on. Quoi qu’il en soit, la femme au perroquet lui tendit le bras, avec un verre au bout, soudainement apparu. Mais sans eau. Elle semblait assoiffée elle-même. Sa langue pendait jusqu’à son menton. « Et le goudron au fait, risquait un type, ça donne soif ? Oui au fait, le goudron, ça donne soif alors ? demandait un autre. » « Ah ben oui, quand même, il faut avouer » répondit-il. Un confort extrême s’installait entre les êtres présents – c’était manifeste pour tout le monde – quelques mots, des bras le long du corps aussi, des regards qui ne font pas l’effort de s’éviter, voilà le tableau à présent. Tout cela au bord d’un carrefour un peu tortueux avec, pour un peu, un semblant de mélodie dans l’air ambiant « ça vient de ces écouteurs posés là-bas tous seuls sur un banc et qui sont réglés très fort » dit quelqu’un. Et puis aussi du foin qui vole dans l’air « un tracteur est passé là il y a cinquante ans. Il en reste du foin dans l’air. » dit un type avec un chapeau. « Hop, hop, hop ! » dit-il, lui enfin, en se relevant du bitume, du trottoir, et même de la ville ;  en esquissant trois pas de danse sur le bitume léché. Et il saute sur le toit d’une voiture garée. « Tant pis pour l’eau, madame perroquet, je vais aller boire un demi. Où y a-t-il un troquet, je ne vois rien. Ah, là bas le bar des Cygnes… ce sera donc le bar des Cygnes en compagnie d’un ancien député rencontré près d’une racine de platane. Il m’y attend déjà sûrement. Après j’irai dans un gymnase. On y éternue parce que les jeunes filles remuent des nuages de poussières avec leurs grands bras. » « Mais d’abord, il faut boire ce verre vide ! » insiste la femme. Elle répète sur un ton comminatoire : « Voulez-vous boire votre ceinture ! » « Voulez-vous attacher votre ceinture s’il vous plaît monsieur nous allons décoller… » Ah oui l’avion… C’est vrai. Tu es dans un avion. Tu t’es endormi avant même le décollage et l’hôtesse te répète : « Voulez-vous attacher votre ceinture s’il vous plaît merci » et tu es tout près de lui demander : mais pourquoi, au fait, je l’ai pris cet avion ? Tu cherches. Et d’ailleurs pour quelle destination. Tu cherches en chassant difficilement l’image de la dame au perroquet, et l’image, décapitée, du bar des Cygnes persiste en toile de fond, de ta réflexion. Pourquoi as-tu pris cet avion ? Le travail ? Non. Tu cherches, tu ne travailles plus. Une autre obligation ? Familiale ? Non. Tu cherches. Ah oui, tu te souviens, tu as pris cet avion sans raison. Au hasard. Pour voir. Où allons-nous déjà ? demandes-tu à ton voisin. « Las Palmas monsieur… les Canaries… » Durant tout le vol tu te demandes bien ce qui t’a pris de prendre cet avion, ce qui t’a passé dans la tête pour passer ta journée dans les airs vers le soleil d’un Sud à qui tu auras prêté, le temps du choix à l’aéroport, des vertus exotiques. Ou autre chose. Le temps du vol te laisse le temps de te dire que tu n’as rien à faire dans ce ciel-là et, passé le tapis bagages de Las Palmas, tu files aux Départs pour acheter ton billet retour dans le premier avion. C’était une erreur. Ce soleil était un faux, une copie. Ce voyage faisait de toi un faussaire de toi-même. Tiens pour reprendre le mot, un faux air de liberté. »

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