l’orangie

Holy Motors : un sacré moteur de cinéma

Posted in L'art Sélavy by loranji on juillet 15, 2012

Voir « Holy motors » de Leos Carax, c’est d’abord voir un moment de pur cinéma. Le tour de force de ce film, c’est de ne pouvoir être autre chose qu’un film. C’est à cela que l’on reconnaît, avec ses forces et ses faiblesses, une oeuvre authentiquement artistique en cela qu’elle ne peut prendre place ailleurs que ce pour quoi elle a été conçue. Osons quelques parallèles : la Divine Comédie ne peut être autre chose que de la poésie, la « Recherche » de Proust ne peut être autrement que du roman, la symphonie pastorale ne peut être autre chose que de la musique, etc. Carax et quelques autres – dont Belà Tarr déjà évoqué ici, et bien d’autres évoqués ailleurs – actionnent vraiment les machines du cinéma.

On pourra parfaitement rejeter tout ou partie du point de vue philosophique ou esthétique du film de Leos Carax, mais on ne pourra lui nier sa qualité d’oeuvre cinématographique ; que d’aucuns appellent OVNI comme si, décidément, les oeuvres – les vraies – échappaient définitivement au radar de la perception normée. Holy motors n’est pas un ovni, c’est simplement un film qui fait du cinéma. Déjà dit.

Le film donc en quelques mots : c’est un hymne à la vie, mais la vie qui s’enfuit sans doute, aspirée qu’elle est, par le nihilisme totalisant (déjà totalitaire ?) de notre époque – je ramène pour le coup à mon billet sur le bouquin de François Meyronnis.

Plus précisément, j’ai perçu Holy motors comme un film spirituel – fastoche vu le titre – dont le dernier mot est d’ailleurs « Amen ». A l’arrière d’une limousine – qui n’a rien de la chanson de Bashung – un homme que l’on pourrait très clairement qualifier d’ontologique, se transforme en de multiples vies – neuf au cours de la journée, ce chiffre neuf qui architecture soit dit en passant la Divine Comédie : et d’ailleurs le film aurait pu s’appeler « La divine comédie » si un obscur poète florentin ne l’avait déjà emprunté – multiples vies donc, au cours desquelles il arrive ce qui doit arriver : la vie.

Mais il faut bien concéder que le pessimisme est de mise dans ces vies décrites sous la lumière noire, justement, du nihilisme évoqué plus haut – lumière noire avec la scène hallucinée du Lavant ridicule, puis dramatique, en combinaison à ampoules. Pourquoi le pessimisme ? Parce que c’est à un crépuscule auquel nous assistons, le crépuscule – peut-être – de l’espèce humaine, le crépuscule – sûrement – de Dieu, vaincu par le nihilisme – encore lui, partout, vainqueur. D’où cette dernière scène étonnante, ces voitures sacrées dans leur garage rangées, bavardes, et sentant monter leur impuissance. Tandis que l’Homme lui – dernière des neuf vies du personnage tout au moins pour sa journée – rentre dans un « chez lui » épuisé, perdu, déboussolé… sinon malgré tout tourné vers l’espérance, en regardant les étoiles et la nuit avec sa compagne et ses enfants… dont je laisse découvrir la qualité, signes de sagesse – et de spiritualité ? – animale peut-être.

Holy motors, moteurs sacrés, sacrés moteurs… homo sapiens se bat encore, essaie d’y croire.

Le cinéma et dieu – s’il existe –  l’y aident.

Comme ils peuvent – s’ils existent.

Juste un dernier mot de spectateur : le séquence du satyre – joué bien sûr par Denis Lavant comme chacun des neuf rôles – est superbement émouvante : le satyre, cet être ancien, antique ; violeur dont l’obscénité se révèle ici totalement dépassée par l’obscénité (du nihilisme bien sûr) incarné par un photographe de mode. Et le tableau final, superbe, avec la femme re-voilée, nouvelle Pietà et lui, satyre, s’endormant comme un enfant – dans une érection s’abandonnant au songe. Superbe et dramatique retournement. L’un des plus beaux plans de cinéma que j’ai vu – sans doute inspiré de l’iconographie classique.

Holy motors Denis Lavant

Denis Lavant en « Monsieur Merde ». Ou le pauvre satyre.

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