l’orangie

Walter Benjamin par Jean-Michel Palmier

Posted in Fiches de lecture by loranji on novembre 6, 2011

Un homme d’une intelligence prodigieuse, miraculeuse, de l’aveu de la plupart des intellectuels qui le fréquentèrent. Walter Benjamin, ou la lucidité portée jusqu’à son incandescence.

Avec pour champ de pensée, ce que Jean-Michel Palmier* indique par cette tentative de définition : « C’est à travers les rêves et les vestiges du XIXè siècle que Walter Benjamin analyse la naissance de la modernité ». « chiffonnier métaphysique » Benjamin s’empare d’objets le plus souvent banals pour en interpréter des sens profonds, cachés ; des éléments à sauver. Pour lui, la rue, en particulier, devient « un univers de sens à explorer ».

Une lucidité et une capacité d’interprétation spatiale et temporelle : à 360° dans le passé, le présent, le futur

Il en ressort, au fil de l’oeuvre, une vision proprement messianique chez cet homme qui n’a jamais cessé de dialoguer avec sa judéité, par-delà le saut politique (mais théorique, jamais concret) vers le marxisme.

Un marxisme qu’il embrasse pour en finir avec « l’escroquerie » bourgeoise de sa jeunesse dans l’irrespirable Allemagne impériale ; mais un marxisme qu’il récuse aussi dans sa traduction esthétique, dès lors que le matérialisme dialectique (pierre angulaire de la pensée marxiste) lui apparaît trop réducteur, sinon suspect.

Mais j’en reviens au point le plus intéressant, ce « messianisme matérialiste » dont Walter Benjamin semble l’inventeur.

Ne jamais renoncer au concept

Cette pensée messianique de Benjamin repose notamment sur le concept d’ « image dialectique » en vue de l’approfondissement de « l’illumination profane ». Côté contexte, nous sommes dans l’après-guerre 14-18 ; signe révélateur, parmi d’autres symptômes remontant au XIXè siècle, de la catastrophe ; catastrophe intrinsèque à l’avènement du Messie.

Ici intervient Martin Buber, lu attentivement par Benjamin et pour qui l’homme doit participer activement de la venue du Messie « en libérant les étincelles de la Lumière Divine dispersée dans le monde par ses actes ». On se trouve ici sur le seuil de la tradition hassidique.

Parallèlement, Benjamin s’inscrit en faux par rapport à une mystique médiévale selon laquelle l’âme est le prolongement de Dieu. Si l’âme n’est de fait, pas en « fusion » avec Dieu, il surgit plutôt un moment utopique au sein duquel l’homme « rêve », se projette, dans sa pure individualité au beau milieu du pli historique, (l’histoire) ombrageux dans lequel il se trouve. Le messianisme chrétien se veut profondément spiritualiste via la Rédemption intérieure. A l’inverse le messianisme de Benjamin renoue avec le messianisme historique de la tradition juive, hassidique en particulier : les catastrophes doivent survenir pour permettre la venue du Rédempteur ; comme l’écrit Jean-Michel Palmier : « Ce n’est qu’au dessus des ruines que peut s’effectuer la clôture de l’histoire ». Ce n’est qu’ensuite qu’arrive « l’éon » nouveau : un nouvel âge de la Terre.

On voit que prédomine ici une vision non linéaire et non progressiste (contrairement à celle des Lumières) qui s’impose ici ; fidèle en cela à l’Ancien Testament.  « On a vu naître, écrit Gershom Scholem (l’autre grand correspondant de Benjamin avec Adorno), à cette époque des Lumières, cette interprétation inédite que le messianisme garderait son pouvoir actif sous la forme sécularisée dans la foi dans le progrès. Mais la Rédemption est plutôt le surgissement d’une transcendance au dessus de l’Histoire (…) la projection d’un jet de lumière à partir d’une source extérieure à l’histoire. » D’aucuns parlent de « souffrance de l’enfantement » précédant l’arrivée du Messie.

Benjamin reste convaincu que « seul le Messie achève de lui-même tout devenir historique » ; en cela le messianisme politique est une utopie. Sinon une imposture. L’homme reste dans l’ignorance du moment messianique. C’est pourquoi Benjamin ne versera en aucun cas dans le sionisme politique, national ; pour lui le judaïsme relève davantage de la « diffusion » spirituelle que de la possession de terres – et Benjamin, comme Scholem, rejetteront la « manie agricole » du sionisme politique.

Mais à la fois… l’injonction de Benjamin est d’une exigence inouïe car si l’homme reste l’ignorant, il faut toutefois que sur un plan théorique l’on soit capable, pour le sauver, de saisir la structure métaphysique de la situation historique, c’est-à-dire « libérer l’avenir de ce qui aujourd’hui le défigure ». On en revient à l’image-dialectique.

Le présent et plus largement l’époque moderne entérinent une réalité qui empêche l’espérance du sursaut : la crise de la narration, la mort du grand récit. Benjamin regrette – c’est un euphémisme – l’avènement du roman et de la sphère privée, et plus encore, l’irruption de médias comme la radio et de la presse qui appauvrissent l’expérience, où comme le dit J.M. Palmier « mutisme et bavardage concourent à tuer la narration. » Dans le même temps, surgit la fétichisation de la marchandise, et son culte de la nouveauté permanente. Autant de facteurs qui contribuent finalement à éloigner l’homme des perspectives du salut… tout en l’y rapprochant puisqu’après tout, c’est par l’aboutissement de l’hystérie capitaliste (pour ne pas la nommer) que s’achèvera enfin le temps messianique.

De façon finalement assez logique, l’univers – mais plus encore les personnages – de Kafka ne pouvaient être que parlants pour Benjamin. Kafka en effet « n’a pas cédé à la séduction du mythe » ; le Praguois décrit « un petit monde médiateur, à la fois inachevé et quotidien » autour de personnages comme, enrichis, par l’oubli. De cette frêle lueur, on peut entrevoir l’espoir… l’espoir véritable.

Benjamin et Adorno : une critique commune de la fausse unité du mythe, mais d’un côté un penseur, de l’autre un dialecticien.

Adorno, cela dit, guette son ami au coin du bois et pointe les insuffisances dialectiques de Benjamin, notamment dans sa volonté de rapprocher les âges du monde et l’oubli.

Benjamin – c’est sa force – s’aventure très loin, sans toujours pouvoir ramener d’un point de vue théorique – à l’aune de l’incroyable exigence d’Adorno bien sûr ! – tout le matériel nécessaire au concept ou, pour le dire autrement, à ce que celui-ci relève d’une ontologie.

Ainsi le concept central chez Benjamin « d’image-dialectique » ; sorte de produit de la conscience collective où « s’interpénètrent le nouveau et l’ancien ».

Si Benjamin affirme par exemple avec justesse que les fantasmagories que suscitent les Exposition universelles sont un véritable divertissement  qui permet à l’homme de « jouir de son aliénation » ; s’il pointe, avec tout autant de justesse, le fait que cette image-dialectique se cristallise en une contradiction – à la fois ; produit de la réification* et rêve naïf de l’utopie libératrice ; émerveillement face aux réalisations du capitalisme et désir pusillanime de s’en détacher ; perceptions tant matérielles que spirituelles – Adorno persiste à penser que Benjamin psychologise encore trop son intuition, au détriment du concept.

Au milieu de cette ville où fourmillent ces images-dialectiques, Benjamin relève la figure Baudelairienne du flâneur qui ne domine pas la ville – loin de là – mais est plutôt sous son charme : « l’ivresse religieuse des grandes villes » dit Baudelaire. Avec le suicide comme unique passion moderne.

De la décomposition du XIXè siècle qui suivra, du désenchantement qui le caractérise, Bloch détectera la façon  dont le national-socialisme plus tard confisquera l’utopie à son profit via la figure du mythe, de l’archaïque, ainsi que celle du kitsch, l’ensemble participant à l’édification de cette « esthétique » que constitue le fascisme. Et sa puissance hypnotisante sur les foules.

Exit donc, le mythe et l’archaïque . Benjamin, à la suite de Bloch, estime que l’issue se trouve bel et bien dans une éthique de la vérité messianique.

Pour conclure, Jean-Michel Palmier, écrit ici en deux phrases la sublime singularité de la pensée de Walter Benjamin : « C’est dans cette prodigieuse attention au concret et ses limites théoriques que réside le véritable matérialisme de Benjamin. A la dialectique et à ses médiations, il oppose la fulgurance de l’image, l’illumination qui éclairent ces résidus d’expériences et de rêves constitués en monade. »

Jean-Michel Palmier – « Walter Benjamin, le chiffonnier, l’ange et le petit bossu »

et : Jean-Michel Palmier « Walter Benjamin, un intellectuel juif allemand »

* réification : concept théorisé par Georg Lukacs. La réification «  consiste à transformer ou à transposer une abstraction en un objet concret, à appréhender un concept comme une chose concrète. Le terme est aussi employé à propos des personnes vivantes. On trouve également le terme équivalent chosification.” Wikipedia.
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