l’orangie

Henry-David Thoreau – Walden ou la vie dans les bois

Posted in L'art Sélavy by loranji on octobre 14, 2011

Je gagnais les bois parce que je voulais vivre mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait  à  enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu.

Le progressiste primitif, c’est peut-être ainsi que l’on pourrait qualifier l’américain Henry-David Thoreau (1817-1863) qui a notamment inspiré le compositeur John cage.

Nulle nostalgie du temps passé chez Thoreau, dans la volonté de s’isoler durant un an et demi à l’écart de sa ville natale, Concord, Massachussets. Mais alors, pourquoi construit-il une cabane au bord d’un étang, Walden, avec l’intention de vivre du peu qu’il produira dans son potager, de la pêche, de la chasse ?

Thoreau n’est pas un simple hédoniste, jouisseur de la nature. S’il se coupe du monde et de la société, c’est pour effectuer un véritable « saut » qui doit lui permettre d’espérer vivre en osmose avec ces choses qu’un homme peut ressentir au plus profond de lui-même. Au delà de l’éthique, l’approche paraîtra anthropologique. Puis finalement spirituelle. Un parcours empirique qui n’est pas sans faire penser, de loin, aux « Rêveries du promeneur solitaire » de Rousseau.

Tout commence, fort logiquement pour Thoreau, par l’examen critique de ses semblables, et plus encore, la critique du monde moderne qui naît sous ses yeux : chemin de fer, développement de la ville, du commerce, du confort domestique. Au bout de la réflexion : l’impression d’une totale vacuité et déjà l’intuition qui, plus tard, sera ressentie et formalisée par des artistes aussi différents que Kafka ou Chaplin : l’homme « n’a le temps d’être rien d’autre qu’une machine ».

Mais d’où viendrait cette servilité ? Thoreau montre du doigt la tradition, et la supposée autorité des anciens. Alors que pourtant ceux-ci « n’ont pas de conseils importants à donner aux jeunes, tant a été partiale leur propre expérience (… ) » Tout concourt ainsi, dans l’Histoire, à faire croire « qu’il en est ainsi » et pas autrement. Comme s’il s’agissait d’un donné pourrait-on dire, patriarcal. Une notion que Thoreau n’aborde pas cependant : la figure du père. Contrairement à Kafka justement.

Mais revenons à ce mot fondateur de la pensée de Thoreau, pierre angulaire de son éthique : l’expérience.

L’expérience personnelle est la seule vraiment légitime : « Je ne sais rien de plus encourageant que l’aptitude incontestable de l’homme à élever sa vie grâce à un conscient effort. » Il a la certitude qu’il faut « laisser son esprit descendre dans son corps pour le racheter, et (…) se traiter (soi-même) avec un respect toujours plus grand. »

Thoreau se désole au passage de l’hypocrisie humaine, de la vanité, surtout lorsqu’elle revêt l’habit de la philanthropie, trait spécifiquement anglo-saxon : « cette charité qui nous occupe couvre une multitude de péchés ». Pour lui la « bonté doit être non pas un acte partiel plus qu’éphémère, mais un constant superflu qui ne coûte rien (à l’homme) et dont il reste inconscient. »

Alors, puisque dans la vie moderne, les hommes s’étourdissent de confort, voire de luxe ou de prestige et « s’entourent d’une chaleur contre nature » ; puisque les nations rivalisent d’ambition pour « s’enterrer elles-mêmes » sous des monuments de pierres ; puisque l’on ne peut que désespérer « d’obtenir quoi que ce soit de vraiment simple et honnête fait en ce monde grâce à l’assistance des hommes » le salut , l’expérience vraie, l’acmé de la vie intérieure, doit pouvoir se trouver dans la nature.

Et cette phrase axiomatique :

«  Un homme est riche en proportion du nombre de choses qu’il peut arriver à laisser tranquille. »

Nous sommes ici dans les parages de la pensée taoïste, particulièrement Tchouan-Tseu que cite d’ailleurs Thoreau.

C’est alors que s’effectue un retournement. A partir du moment où l’homme se déleste, autant que possible, de son ancrage dans l’Histoire, il se retrouve dans une solitude nouvelle, féconde, qui fait dire au poète William Cowper cité par Thoreau : « je suis le monarque de tout ce que je contemple. » Ce à quoi justement, aucun monarque « institutionnel » ne peut prétendre…

Thoreau s’émerveille de chaque instant de la journée, toutes parfaitement uniques. Il s’émerveille des matins rappelant les préceptes des Védas : « toutes intelligences s’éveillent avec le matin. » Et de fait, il sent affleurer au fil des mois en lui une pensée « élastique et vigoureuse » marchant de pair avec le soleil, où le ménage lui-même relève de l’art de vivre : « Mon plancher était-il sale, que je me levais de bonne heure, et, installant dehors tout le mobilier sur l’herbe (…) avec un balai le frottait à blanc…./… J’avais parfois envie d d’étendre une toile au-dessus (de lui) et de m’établir là. »

Deuxième phrase clef du livre à mon sens :

« Je vais et je viens avec une étrange liberté dans la nature, devenu partie d’elle-même. »

La pluie, le froid, le gel ne sont plus des ennemis, ils sont acceptés dans leur légitimité parce qu’ils sont toujours utiles, avec au final un sentiment de « bienveillance aussi infinie qu’inconcevable, tout à coup comme une atmosphère me soutenant. »

Le solitaire n’est donc pas seul. L’Homme n’est pas seul. A condition de s’ouvrir à son environnement.

Le cheminement de Thoreau l’amène bien évidemment vers les terres spirituelles : « Près de quoi désirons-nous le plus habiter ? Sûrement pas auprès de beaucoup d’hommes, de la gare, de la poste (…) mais près de la source éternelle de notre vie, d’où, en toute notre expérience, nous nous sommes aperçus qu’elle jaillissait. » Et de conclure son livre par une ode au printemps où « tous les péchés des hommes sont pardonnés. » Il n’y a nul légitimité à intenter à Thoreau un procès en « bondieuserie », l’auteur est sincère d’un bout à l’autre de son ouvrage et s’il esquisse ce pas dans le divin, c’est par la force du propos qui sourd, telle une eau irrésistible, du sol, de la nature, de la vie enfin vécue. Et l’auteur d’assurer d’ailleurs plus loin – à l’encontre de toute église peut-être ? –  que « les mots qui expriment notre foi et notre piété ne sont pas définis. »

Personnellement je retiendrai de ce livre la dynamique puissante de Thoreau, ce pas de côté qui parvient, comme dirait Deleuze, à le faire changer de « plan ».

« Penser que peut-être mon corps trouverait son chemin pour rentrer, si son maître s’en écartait. »

Henry David Thoreau Walden ou la vie dans les bois littérature

Henry David Thoreau cc Wikipedia

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