l’orangie

Du kitsch en général, et de Koons, Houellebecq en particulier

Posted in L'art Sélavy by loranji on septembre 4, 2010

Dans le cadre d’un travail personnel, je réfléchis à la notion de kitsch qui, déjà m’avait fortement interpelé dans un essai de Milan Kundera (« l’art du roman »). Je tombe à l’instant sur ce long article qui ne manque pas, à son tour de m’interpeler. Avec notamment, l’idée que le kitsch est une sorte d’art accessible :

Le kitsch apparaît comme un optimum : le meilleur rapport qualité/prix entre une dépense et une gratification sociale. Le bel effet à moindre coût. En cela le kitsch semble être pris en tenaille entre une valeur esthétique, le « bel effet », et une valeur économique, le meilleur prix. Il n’est pas en lui-même une valeur esthétique, comme peuvent l’être le beau ou le sublime. Il le devient.

Il le devient par un effet de propagation que permet la reproduction des oeuvres (Cf Walter Benjamin) qui débouche sur la culture de masse. Ceci, bien sûr, avec pour toute première victime la culture traditionnelle rurale, puis, dans un second temps, la culture de l’élite, dite « savante » que l’on peut (comme dans l’article) associée à la culture aristocratique. On peut en définitive penser que le kitsch apparaît là où émerge la classe moyenne – qui par ailleurs, est un symptôme de démocratie. Dès lors :

le beau s’aligne sur le plaisant, le bien se ramène aux grands sentiments, le vrai se réduit à l’opinion du plus grand nombre.

L’excellent article dont est issu ce billet poursuit en reprenant cet extrait de « L’insoutenable légèreté de l’être » de Milan Kundera :

au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable

Le kitsch a donc une finalité totalisante (je ne dirais pas totalitaire, comme dans l’article) décriée tant par un Hermann Broch que par un Pasolini (je recommande chaudement l’essai de Georges Didi-Huberman à cet égard « Survivance des lucioles »). De ce point de vue, nous avons sous les yeux, en Italie, l’archétype du kitsch au pouvoir en la personne de Berlusconi. Sua Emittenza – un surnom ironique qu’il tient de son empire télévisuel – est sans doute à rapprocher du pape de l’art actuel, Jeff Koons pour qui :

le kitsch est une sorte d’enjoliveur universel qui convertit l’enfer en Eden.

C’est exactement ce que s’évertue à faire le président du conseil italien. Certes, la Terre n’est pas prête de ressembler à un immense Disneyland tant que des populations mourront de faim. Mais le crime, lui-même, a d’ores et déjà intégré pour une bonne part la sphère médiatique pour se muer en « produit culturel » : la sacralisation des ennemis publics numéro 1 (souvenez-vous Mesrine), la fascination désormais cinématographique que suscite les gros trafiquants de drogue, le rituel télévisuel des faits divers aux actualités, la recherche permanente, obsédante d’une narration participent de ce même effort : faire de l’enfer décrit, non pas tant un Eden, certes, mais tout au moins un pandémonium regardé à bonne distance ; assez pour se faire peur, mais pas assez pour se faire mal.

Ainsi, ce mal, ce crime, ne sera-t-il pas vu dans sa cruauté crue – si vous me passez l’expression – mais édulcoré par le récit, travaillé par lui, de façon à le rendre acceptable ; en l’occurrence accepté en tant qu’objet, refusé en tant que sujet. Or le kitsch, c’est justement la négation du sujet, au bénéfice de la réification (Cf. Adorno – Dialectique Négative).

Négation du sujet, c’est-à-dire négation des personnes impliquées, comme négation de l’événement même en tant que « sujet » (à l’inverse de Pierre Guyotat dans « Tombeau pour 500 000 soldats » par exemple). Et l’on peut fort justement faire ici un parallèle entre le traitement de la pornographie tel que l’exerce Jeff Koons et le traitement du fait divers par les médias. Ainsi Jeff Koons :

reprend les clichés les plus éculés de l’industrie pornographique (fellation, cunnilingus, masturbation féminine, pénétration vaginale ou anale en gros plans) dont il atténue l’aspect hard et trash, qu’il rend soft et fun

Qu’on ne s’y trompe pas, le fait divers traité par les médias « choque » mais ne bouleverse pas. Ou bien alors de façon passagère. Le lecteur passant à autre chose, sa capacité d’oubli s’est incroyablement développée, musclée, au fil de ses lectures ou visionnage de faits divers.

Un état civil de victime lâché par la presse au public retrouve bien vite, après les flash, l’obscurité du cimetière où travaillent de conserve, tels deux pirates enterrant un trésor, l’oubli et l’éternité.

Alors, journalistes et artistes, même combat ? Ou peut-être, même veulerie ? L’article, quant à lui, tente de sauver les artistes :

Le kitsch n’est pas le dernier mot de notre modernité. Bien des artistes n’en restent pas à cet art consommable. Comme découvreurs de l’inouï, ils ne se laissent pas réduire à leur propre statut décoratif dans une société de grands flux. Ils réfléchissent cette « kitschisation » du monde en faisant du kitsch l’objet même de leur dérision.

Je souscris davantage à la première partie de cette citation qu’à sa conclusion qui, à mon goût, sous-entend beaucoup trop (et le marché de l’art, les prix faramineux des oeuvres de Koons ou Hisrt, pour prendre les deux noms proférés par le personnage du dernier Houellebecq en témoignent) sous-entend donc, une fausse critique. Mais un vrai cynisme.

Quand bien même, ce cynisme aurait la vertu « d’alerter », il n’offre pas de porte de sortie au kitsch qui demeure la soupe quotidienne des affects contemporains.

Koons, Houellebecq, Hirst ne sont pas en rupture, ils sont en villégiature. Ils habitent le monde comme des rock star (une figure adoré par Houellebecq). Mais sont-ils artistes ? Font-ils de l’art ?

L’article qui a inspiré ce billet.

Jeff Koons et La Cicciolina (liona Anna Staller)


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