l’orangie

Boltanski dépasse les bornes

Posted in L'art Sélavy by loranji on janvier 30, 2010

Je reviens de ma visite de l’exposition Boltanski « Personnes« , au Grand palais.

Il est assez tentant, en première approche, alors que l’on considère l’oeuvre et ses séries rectangulaires de vêtements étalés sur le sol, alors que les oreilles sont plongées dans une ambiance sonore pâteuse et rythmée ; tentant de voir donc, Boltanski en fripier mémoriel, fripier de la mémoire jouant avec la tragédie humaine. L’auteur lui-même n’a-t-il pas parlé de « cérémonie pour les morts » ?

Serions-nous tombés en plein pathos, cette sorte d’art officiel où croise sous mes yeux un public dont chaque silhouette qui le compose se résume en somme à un touriste artistique ?

Seulement voilà, « l’exposition Boltanski » se révèle comme une très efficace machine à ressentir. Mieux, une machine qui produit des sensations, songes, pensées qui la débordent. Tout au moins, c’est ainsi que j’ai voulu la voir, en décalage.

Mais d’abord, l’arrivée…

On se retrouve, d’entrée, face à un haut mur de boîtes métalliques rouillées, numérotées et classées de façon aléatoires. Et puis, comme dit précédemment, ce maelström de sons où l’on croit discerner, davantage que des coeurs qui battent – puisque tel est le cas – la fureur quasi mécanique de quelque chose que l’on pressent pourtant comme organique… Et puis enfin, si on lève la tête, il y a cela, tout en haut, parfaitement visible à travers la verrière, le drapeau français planté au somment du Grand Palais.

Ces boîtes au premier plan, ces deux grosses lampes comme des yeux, ces volutes de fer monstrueuses qui semblent les surmonter comme une coiffure ; on dirait au final une sorte de monstre métallique, guerrier, une guerre passée peut-être, comme celle de 14, avec ce drapeau. Il faut imaginer l’ambiance sonore cataclysmique qui accompagne cette image.

Puis, l’on contourne cette muraille de boîtes et l’on considère l’immense salle…

Je ne m’attarderai pas sur les éparpillements de vêtements qui, bien sûr, nous font penser à ces images filmées ou photographiées lors de la libération des Camps – je ne parle pas tant des monceaux de cadavres, image que l’on ne peut recevoir – mais des hangars et des recoins où les nazis stockaient les accessoires, dont les vêtements, tout cela classé par genre. Je m’arrête là.

Evidemment, également, ces vêtements s’apparentent bien vite à quelque enveloppe humaine abandonnée par la vie ; ils nous montrent comment ce vêtement que nous portons dans notre vie sociale, est notre seconde peau, et paradoxalement, celle qui se conserve le mieux, comparée à notre peau biologique. Malgré tout, bien que résistant davantage à la corruption que l’enveloppe charnelle, ces vêtements en sont déjà ici, on le sent bien, au stade de la fripe qui préfigure celui du chiffon, et enfin, un jour, de la matière qui n’est plus… Vanité, vanité…

Mais là, n’a pas été pour moi le plus interpellant. Je retiens surtout les allées et venues de visiteurs, plutôt erratiques, se penchant çà et là sur quelque vêtement, comme on le ferait d’une tombe ; longeant les rectangles comme on longe les carrés d’un cimetière…

Une tombe que l’on cherche…

Mais, au fait, combien de ces gens, ces gens qui le plus souvent ont fait la queue longtemps afin de pouvoir entrer, qui ont payé leur ticket, combien de ces gens qui maintenant s’émeuvent devant ces vêtements, ces vies évanouies, combien oui, se rendent sur les tombes de leurs proches ? Faudrait-il leur mettre sous le nez la photo du caveau familial, empoussiéré, non fleuri, mais surtout jamais visité pour qu’ils comprennent enfin qu’ils n’ont rien à faire ici ! qu’ils comprennent que cette oeuvre de Boltanski ne devrait pas exister ; n’existerait pas si notre société cessait de s’étourdir dans la négation de la mort, allant jusqu’à se racheter dans des séances de rattrapage au Grand palais !

Une observation liminaire, au passage. Je parle, nous parlons beaucoup de mort tandis que l’on fréquente ces étalements de linge, mais au fond, vraiment, réellement, tous les gens qui ont effectivement porté ces vêtements ne sont bien sûr pas morts ! ils sont bien vivants et certains, sans nul doute, font à l’heure où j’écris ces lignes les soldes chez H&M ou Zara. C’était une parenthèse. Simple parenthèse destinée à rappeler que nous prêtons aussi, trop, à la mort ; au moment rare, où enfin, nous la laissons affleurer comme ici dans « l’exposition Boltanski »; cette mort trop longtemps refoulée, dont nous ne savons que faire, au point de lui laisser toute la place par défaut. Défaut d’acuité. Cela me ramène tout droit à ma lecture actuelle « La survivance des lucioles » de Georges Didi-Huberman (Minuit). J’essaierai d’en reparler une autre fois…

Seconde photo. Un instant… Que choisir dans mon stock (j’ai pris une trentaine de photo). Voici :

Qu’est-ce que c’est ? me direz-vous. Cela ne fait pas « partie » de l’exposition Boltanski. Il s’agit du câble électrique qui alimente la grue qui trône dans la salle (trôner est le mot) et soulève avant de relâcher – sans doute par dérision – des vêtements empilés en pyramide, laquelle doit culminer à cinq ou six mètres.

Pourquoi ne pas montrer la grue ? Je viens d’en faire la description et je gage qu’en tapant « grue Boltanski grand palais » sur Google vous trouverez une image. Mais pourquoi montrer le câble électrique qui s’en va par une plaque de métal ?

Parce qu’au fond, si le mérite de l’installation de Boltanski est d’être une machine, celle-ci doit avoir une origine. Mais puisque cette machine est formidable, formidablement inhumaine, puisqu’elle se joue de nos vies, puisqu’elle est Dieu ou rien d’autre que la Tragique Conscience de notre Fin, puisque tout cela doit, par essence, nous échapper, doit déborder, il est dès lors raisonnable de considérer l’installation de Boltanski comme elle même débordée, dépassée.

Je me suis donc livré à ce geste métaphysique, naïf, forcément naïf, qui consiste à m’intéresser au « fil qui traîne derrière » et qui mène à cette dalle, dans une salle, un sous-sol inaccessible à tout public – à l’humain – avec cette lumière qui peut faire penser à l’atelier de Vulcain travaillant au service de la Mort, peut-être.

Mais ma quête ne devait pas s’arrêter là. Puisqu’il était logique, nécessaire, vital, dans cette « exposition » d’échapper à la machine qui pèse ma vie, ou tout au moins de la comprendre, je me suis intéressé aux sorties de secours. En voici une :

Vide. Evidemment. Logiquement. Est-ce l’antichambre d’une vie après la mort ? Mais qui a entreposé ces planches ? Et cette porte au fond, peut-on, a-t-on le droit de la pousser ?

Clin d’oeil bien sûr que tout cela. Je souris en prenant cette photo. Je souris en cherchant une issue qui dans une ironie parfaite, est à la fois possible (en cas de problème), et non autorisée (en temps normal). C’est un lieu mi-ouvert, mi-fermé, mais complètement vide… si n’étaient ces planches ; dialectique incompréhensible à l’homme, interdit, seul face à lui-même… en attendant Qui vous savez…

Mais terminons prestement notre visite décalée des lieux. Contournons encore la machine redoutable – la Grue – intéressons-nous à ceux qui s’y intéressent. Le public toujours… Vous, eux, moi, nous…

Puisque la grue fait son effet, puisqu’elle incarne le redoutable remuement de la mort dans le coeur de la vie, pour finir par cette dérision de l’enveloppe de tissus remplie d’une vie évanouie attrapée par les pinces de la grue, puisque donc, tout cela fait son effet, le public s’installe, sur les hauteurs afin de contempler…

Qu’est-il ? Amusé ?  Médusé ? Saisi ? Evidemment, évidemment que l’on peut là encore, se souvenir de l’indifférence innommable des non-Juifs devant le sort des Juifs. Ces grappes de gens sur le perron seraient nos braves ancêtres contemplant leur époque, lisant les journaux, la mort à chaque coin de page, écoutant Pétain et « monsieur Hitler ».

Mais n’y a-t-il pas un abus à dire qu’ils contemplaient la mort des Juifs sans réagir ? Historiquement, il faudrait plutôt parler de détournement du regard face au sort des Juifs, et non, comme ici, de contemplation de celle-ci… Et pourtant, pourtant… quelle passivité… Ce détournement de regard lui-même a forcément été précédé d’un moment de contemplation : il a bien fallu lire, à un moment, dans un journal de 1943 un article antisémite, il a bien fallu à un moment contempler la grue…la grue qui attrapait les Juifs un par un lors des rafles.

Jusqu’où l’individu est-il capable de regarder – médusé ou non ? malgré lui ou non ? – le tragique, la tragédie, l’innommable… sans réagir… comme ici sur ce perron.

Fin de la visite. Il reste à aller voir la proposition de Boltanski : faire enregistrer son coeur qui rejoindra un concert de milliers d’autres dans une île japonaise. Idée émouvante bien sûr, naïve aussi, ludique également.

Or voici ce qui accueille le visiteur ! Pour faire enregistrer son coeur, il faut prendre un ticket, comme à la sécu ! Il semble bien que cet humour soit involontaire, c’est-à-dire que l’installation (l’enregistrement) ne comprenne pas cette séquence du ticket d’attente. La foule impose des aménagements souvent ridicules…

Mais quelle ironie, quel tête-à-queue que d’être ravalé au rang de simple usager de son propre coeur, devant attendre « comme tout le monde » – métaphore de la greffe peut-être… On porte son coeur, comme on porte un objet qu’il convient de faire écouter, enregistrer, archiver. Une dynamique contrariante et prosaïque, en apparence parfaitement contradictoire avec l’intention « universelle », l’élan proprement humaniste, de la proposition de l’artiste.

A moins que l’humanisme post-moderne, ne soit plus au fond, que l’archivage des bonnes intentions ?

Je m’en retourne désormais sur mes pas pour sortir de « l’exposition Boltanski »… Quand soudain une sorte de creuset, rouge, semble affleurer de l’impressionnante masse grise, froide, verdâtre et métallique de la superstructure du bâtiment, de l’installation de Boltanski ; ce lieu où entrent et sortent des visiteurs semble le seul qui soit finalement vivant, ce rouge résonne avec les battements de coeur qui emplissent la salle et sonnent finalement comme une vie en action, presque en prière, prière des pulsations qui se chevauchent pour se dépasser les unes les autres dans une cavalcade, un emballement qu’elles espèrent sans fin – et je repense bien sûr au monitoring d’un bébé in utero.

Mais quel est donc ce lieu, rouge encore, presque érotique, foyer de vie ? La librairie bien sûr. Rien à voir avec l’installation. C’est ici que la vie reprend, dans les catalogues et les vitrines. joie de la consommation, de l’accumulation de capital culturel, remplissage des vêtements, des identités ; remplissage de vie sans doute…

Oui, vraiment, Boltanski dépasse les bornes. Ou plutôt sa « machine » le déborde, nous déborde. A qui veut la voir autrement que comme un objet culturel.

Vous l’aurez compris, c’est à voir. Mais plus encore, à ressentir.

Plus d’infos ici sur Monumenta, et sur Boltanski à Monumenta.

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