l’orangie

Journalisme autarcique versus web social… vraiment ?

Posted in web & webusiness by loranji on mars 13, 2009

Je parcours ce soir au hasard les pages du fameux livre de Dominique Wolton « Penser la communication » et je tombe sur cela page 209 (éd. Flammarion – Champs essais) :

 » Quand on observe ce milieu, on est frappé par le fait que les journalistes qui regardent le monde ont paradoxalement tendance à vivre repliés sur eux-mêmes. Comme si le fait d’être exposé obligeait en contrepartie à se protéger du bruit et des pressions. Le milieu journalistique, finalement tout petit, vit, travaille, se rencontre constamment dans les mêmes lieux, obéit aux mêmes rites, a les mêmes habitudes, vit dans un cercle étroit, observe les mêmes styles, partage les mêmes codes culturels et les mêmes réflexes, dans une sorte de mimétisme silencieux, sans pour autant faire preuve de beaucoup de solidarité mutuelle. Cela est encore plus vraie de la nomenklatura journalistique, c’est-à-dire les cinquante à cent personnes qui, dans chacune des capitales du monde, dirigent les journaux de presse écrite, de radio, de télévision, et sont en relation avec les mondes politique, diplomatique, économique. En tout cas, le décalage est grand entre le caractère fermé de ce milieu et le fait que c’est lui qui, jour après jour, informe et fait l’ouverture du monde. »

La dernière phrase ne manque évidemment pas de saveur. Personnellement cet extrait appelle chez moi deux réactions :

1 –

Très classiquement, comme bon nombre de professions plus ou moins sanctuarisées, les journalistes tendent à se protéger par un entre-soi afin de cultiver, préserver leur espace social, leurs privilèges : un métier vivant mais convoité, la considération sociale, un abattement fiscal…

Leur résistance face aux mutations de l’information, leur façon de se cabrer face à la (pourtant très sage) horizontalité du web social, atteste in fine d’une peur que renforcent la crise économique et plus fondamentalement la crise structurelle de la presse ; peur de la perte du monopole de la production de l’information.

Ils oublient un peu vite que cette production, en tant que telle, ne pourra de toute façon pas leur être radicalement retirée au profit de l’ugc (User Generatied Content), le monsieur tout-le-monde du web. A moins qu’il ne se trouve par hasard au point d’impact précis de la météorite du siècle pour filmer l’événement, l’internaute lambda va se contenter de relayer ou de livrer des queues de cerises de bout d’info ou de témoignage vécu.

Mais ce ne sont pas tant « les internautes » que les journalistes doivent craindre. Ce sont les leaders d’opinion nés de la toile, les blogueurs à forte notoriété à qui l’on prête une capacité d’expertise et qui, de fait, fraient désormais en haut des colonnes  des journaux en ligne au côté des éditorialistes et chroniqueurs.

2 –

Si elle n’y prend pas garde celle nouvelle noblesse numérique pourrait être tentée par l’édification d’une même clôture à mesure que les mondes politique et économique comprendront tout le bénéfice qu’ils auront à les séduire ; le processus étant en fait déjà commencé… Certes, la différence avec le journalisme traditionnel est que l’information de culture web est intrinsèquement en mouvement, comme désinstitutionnalisée (le genre de mot qu’on se reprend à taper deux fois) en permanence par l’organicité du système, ce que j’appellerais l’activisme des liens – en tant que geste politique au sens large. Il n’empêche. Cette nouvelle noblesse – la pire ! dirait un royaliste à propos d’un baron d’Empire – peut contribuer à réifier le bouzin.

Le web est en effet guetté par un danger majeur à mesure que l’impératif (pour ne pas dire l’empire) de la visibilité gagne toutes les strates de la société pour des raisons tant économiques (networking, micro business en ligne, etc) que sociales (luttes diverses, etc) ou sociétales (recherche de convivialité). Ce danger, c’est l’auto-censure.

J’en reviens, à cet égard, au journalisme : qu’est-ce qui constitue donc l’une des principales préoccupations du journaliste moderne ? Edifier une économie personnelle de l’auto-censure qu’il appellera pudiquement « gestion de carrière » s’il utilise encore ce terme désuet – je n’en ai pas d’autre. C’est cela le propre des notables. Un notable gère son nom, sa réputation.

Or c »est exactement ce qui guette aussi le blogueur en vue et l’internaute actif (le web-acteur de Pisani-Piotet) : gérer son nom, sa réputation en ligne.

Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas avec un tel modèle de société, assis sur la conservation, que l’on brise les modèles figés, que l’on décloisonne. Il faut savoir ce que l’on veut. Mais le sait-on ?

Au moment où le web moque les journalistes, vus comme conformistes, au mieux timorés, au pire archaïques, il passe lui-même sous la coupe de la prudence – pour ne pas dire du conservatisme – nonobstant l’antienne moderniste à laquelle il est difficile d’échapper. L’autarcie du web ne ressemblera bien sûr pas à celle, étroitement vingtièmiste du journalisme traditionnelle (ce serait trop simple) ; son autarcie sera fluide sûrement, créatrice sans doute, maline et capable de se reconstituer sous une forme en apparence nouvelle, c’est même probable. Mais elle se fera dans la reconnaissance du même, toujours et encore… C’est le lot de la vie sociale après tout… Le web ? Une déjà vieille charrette qui suit son bout de chemin. Comme le reste.

Update :  il est savoureux de lire à travers cet article d’Electronlibre.info une illustration parfaite des observations de Dominique Wolton. Trouvé via un tweet de Versac.

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