l’orangie

Les goûters de Sophia

Posted in Mots by loranji on janvier 9, 2009

C'était une commande d'Emery, et c'est déjà en ligne sur Le Goûter (cf post précédent). Voici donc in extenso ma petite contribution à l'art du goûter. C'est décalé, gentiment suggestif, mais je n'avais pas envie d'écrire sur les brioches au beurre et le thé de cinq heure. Alors…

Aujourd’hui c’est mardi, jour de goûter pour Sophia. Une tradition à laquelle elle ne déroge jamais, quittant bureau, briefings, réunions, et même portable : « je suis in-joi-gna-ble » a t-elle coutume de dire à son assistante en jetant sur ses épaules un long manteau rouge. Sophia traverse maintenant d’un pas impatient l’open space où s’échine son équipe. Les regards à la dérobée disent l’envie de la voir ainsi, libre, presque sauvage, insolente, dans cette soudaineté du « ciao ! » lancé à la cantonade avant le claquement pudique des battants de l’ascenseur. Nul ne l’arrêtera dans ce rituel, chaque semaine, du goûter…

Un goûter ! Quelle incongruité en ces temps de performances maniaques, avec ces nuages gris et baveux qui, tels de sinistres wagonnets de mine de charbon, débouchent de l’horizon et nous annoncent la Crise ; cette chose dont il faut redouter l’épanouissement du pire : l’esprit de sérieux…

Sophia s’en moque follement à cet instant, de la crise, des performances et de l’avenir ! La voici dehors, jetée sur un trottoir humide, bouillonnant sous le martèlement des chaussures des passants. Quelle heure est-il ? L’heure du goûter bien sûr : cinq heures du soir – ne surtout pas utiliser cette intitulé désespérant de « 17 heures » bon pour les comptables et les huissiers.

Dans un coin du ciel, la nuit s’invite déjà, mais patiente poliment sur le seuil de la ville avant d’envelopper les rues, comme pour laisser à Sophia la pleine jouissance du moment tant attendu…

« Que vais-je manger ? » Sophia réfléchit au menu, mais elle sait bien où se rendre pour satisfaire tous ses sens ; elle sait emprunter la rue, celle-ci évidemment, à droite, toujours la même, reconnaissable avec ce petit feu orange qui clignote, vaille que vaille, d’un mardi à l’autre et paraît montrer une vacance improbable, reposante de la rue, des immeubles, des gens. Sophia pousse maintenant la porte vitrée, lustrée par les mains consciencieuses du concierge de l’hôtel du *****.

La voici qui pénètre dans le hall éclairé et clinquant, cette belle femme au visage délicatement ovale, aux grands yeux noisettes, que cernent des cheveux courts à la garçonne, bruns ; noirs même. La voici qui s’enfonce dans l’ombre profonde et rougeoyante du bar ; là où elle sait qu’en permanence devisent, comme un conciliabule de crabes méditant vainement quelque stratégie d’évasion au fond d’un casier, une demi-douzaine d’hommes d’affaires de passage.

L’échantillon de ce mardi propose quatre spécimens ; un binôme au teint hâlé ; un homme mûr affichant un blanc de vieille porcelaine ; un autre encore des pommettes légèrement saillantes. Comme toujours, Sophia s’installe, très ostensiblement, au milieu du salon…« Peut-être un Allemand, un Russe et deux Arabes » note-t-elle en feignant – tout ostensiblement – de consulter la carte… « Les deux arabes… des Saoudiens, peut-être ? ».

D’un signe du bras plein d’autorité, Sophia demande au serveur de s’avancer. Celui-ci, curieusement, se tourne vers les quatre hommes d’affaires appuyés contre le comptoir, il échange quelques mots puis zigzague entre les tables jusqu’à Sophia, une clé à la main, sous l’œil désormais attentif des hommes qui ont abandonné leur conversation trop sonore pour un filet de murmures aux accents pâteux. De l’anglais international sans doute.

– Bonjour mademoiselle, ces messieurs sont en affaires à Paris pour la journée. J’imagine que vous allez me demander leur nationalité. Il y a là un Allemand, un Néerlandais, un Libanais  et un Saoudien (ah quand même !). Je leur ai bien sûr expliqué ce que vous faisiez là…
L’homme couche la clé sur la table, esquive un pas en arrière en une sorte de révérence, et attend…

Sophia, très tranquillement, remet le gros porte-clé doré debout, bien en évidence au milieu de la table basse, en observant les quatre types. Le plus fébrile, un homme d’environ trente-cinq ans, est un tout petit brun, joufflu, échevelé. « Le libanais sans doute » pense-t-elle sans ambages. Le plus grand, très blond, avec des joues blanches en forme d’endives, doit avoir une petite cinquantaine, « le Néerlandais…», estime Sophia. Trop sec à son goût. L’autre à côté, aux cheveux châtains, doit donc être l’Allemand. Celui-ci a l’air vulgaire et en mauvaise santé. Refusé…
– Gilles, pouvez-vous me dire qui est le Saoudien ? demande-t-elle au serveur pour gagner du temps.
– Celui du milieu.
C’est un homme de taille moyenne, plutôt fin. Cheveux noir de geai, courts. Rien de très significatif, si ce n’est une relative contenance, assis sur son haut tabouret. Elle inspecte la silhouette. Ne jamais oublier d’évaluer les hommes avec sang froid. La coupe du pantalon, très ajustée, permet de deviner des cuisses saines, longues et puissantes. Une courbure nette, assez plaisante, également du côté des fesses, saines et rebondies. Et cette main, nonchalante mais vacillante, suspendue dans l’air, que rougissent les spots du bar, cette main soudain qui apparaît à Sophia comme une lanterne à la façade d’une maison interlope…

– Ce sera le Saoudien, dit-elle assez fortement au serveur penché vers elle. Elle se lève vivement, s’incline vers la table basse en regardant d’un air provoquant le Saoudien, sentant bien qu’il lorgne déjà vers son décolleté. Elle referme devant lui, lentement, très lentement, sa main sur l’épaisse clé dorée, puis ravie, presque théâtrale dans sa robe jaune, son manteau rouge sur le bras, elle quitte un salon dévasté par l’impensable grenade de désir qu’elle vient de dégoupiller derrière elle.

Aussi rapide et souple qu’un serpent louvoyant entre des pierres familières, le serveur s’approche du Saoudien et lui glisse quelques mots à l’oreille. L’homme concède une obole d’excuses à ses acolytes qui haussent les épaules en riant dans une grimace acide, puis il disparaît à son tour entre les fauteuils vides que bientôt les trois autres viendront occuper en buvant un breuvage fortement alcoolisé qui leur fera oublier un instant l’insoutenable gravitation masculine ; avant de pleurer le temps idéalisé de leur adolescence, où légers comme des elfes, ils se voient, nageant dans le ciel du désir.

Ce mardi-là, tandis que le Saoudien s’éclipse dans un ascenseur, le goûter de Sophia avait les saveurs épicées du désert…

Après, elle est allée mangé des macarons chez **** .

Elle est retournée à son bureau.

Heureuse.

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