l’orangie

Fin d’un monde

Posted in Social, sociétal, société by loranji on novembre 30, 2008

Donnant, donnant. C'est à peu près comme cela que j'essaye de fonctionner avec mes enfants en matière de culture. Considérant que leur génération est bombardée – comme nulle autre auparavant – de "produits culturels" dont l'objectif est, au mieux de les divertir, au pire de les amener à consommer sans retenue des produits dérivés, je tente donc – en père responsable n'est-ce-pas – de leur apporter une manière de contrepoint en les emmenant, dans la mesure de ma faible disponibilité, à rencontrer des oeuvres d'art… Pas facile, mais je m'enorgueillis d'avoir su tout de même un peu fait naître en eux une prédisposition plutôt bienveillante à propos de ces "choses" barbantes qu'on appelle le cinéma d'auteur, une peinture classique, une installation d'artiste contemporain ou un classique de littérature…

La-Vie-Moderne_fichefilm_imagesfilm
 Ainsi donc aujourd'hui, et après m'être laissé entraîné il y a 15 jours dans une salle UGC pour regarder Hellboy (au demeurant film commercial plutôt bien fichu), la deuxième partie du donnant-donnant consistait à aller voir le film de Raymond Depardon, "la vie moderne", au MK2 Beaubourg. Superbe film, même si j'aurais préféré que mon aîné fut également là, si n'était un méchant contrôle d'histoire géo demain lundi l'obligeant à bosser…

C'est le premier film de Depardon que je voyais en salle. Ce photographe sait vraiment filmer ! Il cadre ses personnages dans leur environnement, indiquant à l'arrière-plan des petits détails qui disent tout de leur quotidien. Dispositif intelligent aussi, sa voix off par dessus leur voix à eux, le temps de les présenter. Puis le film trouve son rythme. A travers le portrait d'une dizaine de personnes, Depardon dépeint un monde qui s'éteint doucement, celui de la campagne non productiviste ; l'élevage de montagne. On vit autour de quelques vaches, des chèvres, des moutons et un tracteur pour le labour d'une petite parcelle permettant le foin. C'est un monde crépusculaire, que l'image médiatique n'éclaire pas, où aucun ministre, jamais, ne mettra les pieds.

Et pourtant c'est un monde encore vivant, timidement vivant ; des jeunes cherchent, difficilement, à s'y installer, à monter une exploitation ; des femmes épousent des paysans et résistent aux "vieux oncles" qui l'acceptent mal ; des adolescentes se demandent ce qu'elles font là, mais semblent aussi bien se demander où donc elles iraient…

Cela dit, malgré ces pépites de vie, c'est bien sûr le sentiment d'une fin qui domine.

Les bêtes elles-mêmes, comme les vieux paysans, paraissent épuisées. Les fils qui reprennent les exploitations ont le regard chargés des angoisses de l'avenir, sentant bien que le monde dominant peut balayer leur vie d'un trait de plume à Bruxelles ou Paris, à coup de nouvelle politique de quotas, ou de projet autoroutier. Les plus jeunes, quant à eux, paraissent déjà ailleurs, loin des enjeux prosaïques du quotidien, des caprices de la météo, de l'humeur des bêtes. Nous sommes en Haute-Loire, et cette nature humanisée depuis un temps ancestrale paraît désormais désertée par ces hommes, elle semble  rendue à sa propre solitude, étrangère à elle-même, déprise, désaffectée.

La campagne est un baromètre du temps historique long. La guerre de 14 puis l'industrialisation avaient déjà sonné sa fin, en brisant la nuque de ses paysans, en les exilant dans les banlieues. Aujourd'hui, dans ce territoire touché par la désertification, nous voici au stade de la mort lente, comme à l'hospice, ces petits vieux qu'on abandonne. 

A la sortie du film j'ai demandé à mon fils cadet âgé de 9 ans ce qu'il avait pensé du film. "Vieillot". Je crois que c'est une bonne synthèse.

Ici un lien vers Première.fr où le film est mal noté par une poignée d'internautes, dont l'un regrette que les personnages ne disent pas "leur amour des bêtes" et regrette qu'ils soient si peu diserts. On préfère aujourd'hui une campagne scénarisée, aimable qui sachent répondre aux fantasmes citadins.

Publicités

3 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. jul' said, on décembre 10, 2008 at 10:09

    tu m’as donné envie de le voir

  2. Laurent said, on décembre 15, 2008 at 4:59

    Tu sais qu’il vient de se voir décerner le prix Louis Delluc ?

  3. Laurent said, on décembre 15, 2008 at 5:04

    Tu sais qu’il vient de se voir décerner le prix Louis Delluc ?


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :