l’orangie

Le vieil homme et la paix

Posted in Social, sociétal, société by loranji on novembre 11, 2008

C’était un vieil homme, un très vieil homme au pied de son horloge qui sonnait les heures et les demi-heures. Il écoutait le Tour de France, très fort, sur sa radio. Comme toujours, Merckx prenait le large dans le classement général. Sur la terrasse de la maison, un soleil plombant tranchait avec la pénombre de la pièce, fraîche et bienveillante, qu’emplissaient les klaxons de la caravane du Tour et les commentaires hystériques des reporters à l’approche de la ligne d’arrivée. L’oreille collée à son poste, mon grand-père écoutait, en souriant, les soucis des coureurs. Il goûtait à l’insouciance. Il goûtait à la paix.

Il finissait tranquillement sa vie dans un fauteuil de velours, serein et aveugle. Quelques décennies plus tôt, il avait été gazé, sa vue en avait souffert. Plus tard, beaucoup plus tard, son regard s’était tout à fait éteint ; son métier d’horloger n’ayant fait qu’affaiblir ses beaux yeux bleus. Ses veines aussi étaient bleues, sous une peau pâle et parcheminée. Je l’observais silencieusement. J’avais neuf ou dix ans, avec mes cheveux noirs (à l’époque !) la peau mate et dorée des grandes vacances.

Assis durant des heures, songeur ou dormeur, mon grand-père représentait pour moi une sorte de porte ouverte sur le Temps, sur l’Histoire ; il était né au siècle passé, au temps des chevaux, avant l’automobile et l’aviation ! Mais son corps, comme teinté de gris, de sépia, de terre, était pourtant là devant moi, bien réel, tout à fait contemporain de mon époque. Bien vite, me revenaient en le contemplant les images sépia de la Grande guerre, et ces photos officielles de généraux "en visite sur le front" qui font un peu dessin à force de retouches. Alors, je le questionnais sur sa guerre à lui, de simple soldat, sur Verdun, ce coin de France où il avait bataillé comme artilleur. Je voulais que son récit recolle les morceaux des images qui peuplaient les livres que je feuilletais et quelques revues d’époque oubliées par lui dans un grenier où, pour un peu, on se serait cru en présence de guerre napoléoniennes avec ces gravures de chevaux tirant des affûts, ces hussards casqués d’or, sabre au clair.

Il y avait surtout la figure du « poilu » vêtu de gris, les pieds dans la boue ; je voulais savoir de mon grand-père tout cela ; les combats, les explosions, la mort, pourquoi pas, au bout du fusil. Mais pourquoi éludait-il sans cesse mes questions trop précises ? Il me répondait par les à-côtés, la popote, les chansons de troupe et je ne sais quoi encore du prosaïsme de « l’arrière ». N’était mon respect pour lui, je me serais agacé de cette description trop quotidienne et nullement héroïque. Il poussait même le vice à me raconter des histoires drôles. Comme si c’était comique, la guerre ! Puis il retournait à son silence, fatigué. Je faisais contre mauvaise fortune bon cœur. Après tout, il m’avait au moins parlé de ce temps-là. Sa parole était – je le sentais – trop précieuse pour rejeter le si peu qu’il m’avait donné. Je me nourrissais de l’anecdote du jour en en remâchant les mots, en essayant de lui restituer ses couleurs, en bricolant mon imaginaire. Je voulais pleinement recevoir cet héritage du temps, ce miel de la guerre ; un peu d’héroïsme et beaucoup d’aventure. Je sortais du quotidien banal d’un écolier breton né en 1965 pour vivre le mystère de la vie, de la mort, des hommes. Je n’en restais pas moins frustré.

Nos "entretiens" sur ce sujet se heurtaient toujours aux questions touchant à l’essentiel. Avait-il assisté à des corps-à-corps, avait-il vu de très près des Allemands, et que ressentait-il en tirant au canon ? Pourquoi ne me racontait-il pas plutôt cela que les « à-côtés » ? Pourquoi ne me racontait-il pas cela, à moi son petit-fils !

Ces questions resteront à jamais sans réponse. Mon grand-père, comme semble-t-il la plupart de ceux qui ont vécu la Grande Guerre, ont préféré taire les horreurs qu’ils ont vu. Ni leurs enfants, ni leurs petits-enfants ne les entendirent témoigner, si ce n’est pas ellipse et avec une profonde pudeur, sur les blessures infligés aux corps des camarades, à ceux aussi, de l’ennemi d’alors. Sur l’effet que produit un éclat d’obus à travers le visage d’un garçon de vingt ans, une rafale de mitrailleuse se logeant dans la poitrine d’un père de famille.

Aujourd’hui, 11 novembre 2008, tout s’est arrêté il y a quatre vingt dix ans. Bientôt cent ans. Un autre monde.

Et pourtant d’autres blessés affluent aujourd’hui même dans les hôpitaux de Bagdad, de Kaboul ou de Goma.

Ca ne s’arrêtera jamais, non, mais il est important de s’arrêter, au moins un instant, pour ne pas oublier.

Ne pas oublier que la guerre, fut-elle menée avec les meilleures intentions du monde, est toujours tachée du sang de l’horreur.

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5 Réponses

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  1. Cyril said, on novembre 11, 2008 at 3:52

    Bravo, Laurent. Bravo…

  2. Cyril said, on novembre 11, 2008 at 3:53

    J’avais oublié : Comment ne pas remarquer le pont entre cet article et le précédent !

  3. romy said, on novembre 11, 2008 at 5:40

    oui, bravo…..
    mais plutôt bravo a eux…. eux tous ces poilus, courageux….
    Je pense comme toi que c’est hyper important pour nos enfants de ne jamais oublier…. cette guerre et les autres.

  4. laurent said, on novembre 12, 2008 at 1:53

    Cyril, merci à toi. En effet, le rapprochement avec le post m’a frappé au moment où j’ai publié, ce n’était pas prémédité mais cela dit bien à quel point une certaine « légèreté » me choque au regard d’autres faits, historiques ou contemporains.

  5. laurent said, on novembre 12, 2008 at 1:54

    Romy, c’est clair. Ne jamais oublier, mais le temps – malheureusement et heureusement tout à la fois – fait son oeuvre…


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