l’orangie

Le dopage va-t-il faire éclater le sport ?

Posted in Social, sociétal, société by loranji on juillet 8, 2008

On ne pardonne pas aux athlètes de s’être dopés contrairement aux artistes. Le sport est traditionnellement issu d’une pratique d’hygiène du corps associée aux vertus telles que la ténacité, la vérité de l’épreuve, le respect des règles, etc. Un petit papier ce jour de Mustapha Kessous le rappelle dans le Monde.fr, où le journaliste reprend les propos d’Isabelle Queval, philosophe rattachée au Centre Edgar-Morin (EHESS-CNRS).

Je me suis aussi posé la question récemment : pourquoi voue-t-on un Marco Pantani aux gémonies et hisse-t-on un Jim Morrison  au panthéon du rock ? Tous les deux ont pourtant utilisé des substances illicites. De quel côté faut-il donc ranger le sport à la lumière de ce que l’on constate aujourd’hui sur les terrains et dans les stades ?

Faut-il lutter pour préserver l’essentiel de "l’idéal sportif" ; en espérant des jours meilleurs, un retour hypothétique à l’innocence ? Ou bien faut-il considérer que tout est joué – si je puis dire – et qu’en sport comme en art, tous les moyens sont désormais admissibles, pourvu qu’on ait, et que l’on donne, l’ivresse ? Quoiqu’il en soit, on est bien obligé d’admettre que le sport contemporain repose sur une double culture, à la manière du duo Anquetil-Poulidor.

Vignette

Chez Anquetil – qui donc, de son propre aveu ne roulait pas seulement à l’eau claire – s’exprimait ce qui deviendra le modèle dominant du sportif ; un corps à corps avec la société et le marché, une ambition débouchant sur un « corps star » voué aux contrats publicitaires, ceci, au profit d’une véritable élévation, bien au-delà du corps social, vers l’élite, voire le firmament. Tel Zidane.

Chez Poulidor, survivait, défaite après défaite, l’utopie sociale du « corps vrai », en harmonie avec la société, un corps somme toute « politique », c’est-à-dire agissant au sein de la communauté humaine, nullement en recherche de rupture, mais d’exemplarité.

On voit là, il me semble, deux processus d’individuation propres à notre société contemporaine ; ils sont certes situés aux antipodes d’un point de vue tant moral qu’éthique, mais dans le champ précis du sport, ils s’expriment sur les mêmes terrains, dans les mêmes épreuves. Cela ne peut produire que des étincelles.

D’un côté, le sport est vu comme un levier qui soulève le corps vers un mieux-être partagé (l’utopie sociale de Poulidor pour faire simple) de l’autre, on s’en empare pour se hisser vers un sommet inaccessible aux autres (le mythe hyper-individuel d’un Anquetil). Là où les choses deviennent illisibles, c’est-à-dire inacceptables aux yeux de la morale en particulier, c’est que l’élan historique du sport moderne que constitue l’utopie sociale n’est plus en mesure d’accéder au sommet, à la performance finale, totalisante, dans la mesure où celle-ci est trustée par les guerriers hyper-individuels, les Anquetil, Armstrong et autres Pantani. D’où le vrai scandale du dopage qui confisque, en quelque sorte, le sommet, le privatise ; ceci au détriment d’une pratique collective qui avait certes, ses champions, ses Poulidor, mais des champions émergeant encore de la communauté, rattachée à elle.

Que faire ? On pourrait poser qu’après tout, puisque ces cultures sportives antagonistes s’entremêlent, il vaudrait mieux les séparer. Deux types de compétitions sportives donc ?

Ce déphasage, on le sait bien, est impossible. Qui irait voir une compétition officiellement dopée ? Le dopage prolifère à l’ombre des vestiaires mais meurt au grand jour des révélations et des preuves matérielles car les spectateurs ont hérité eux-mêmes de l’utopie sociale du sport et ne peuvent que moralement condamner le dopage, la tricherie.

Le public serait également interpellé sur le plan éthique. Quel athlète veut-on voir gagner ? Si des compétitions internationales ne réunissaient officiellement que des sportifs dopés, équipés de prothèses améliorant encore les performance, d’instruments sous cutanés divers, les regarderait-on encore comme des humains, peut-être comme une préfiguration des androïdes ; de la même façon que le public romain, plébéien ou patricien, ne voyait pas dans l’esclave-gladiateur un Romain, c’est-à-dire un homme véritable, mais un simple "humain" destiné au spectacle ?  On voit bien que l’on touche ici au fondement de nos conceptions héritées de l’humanisme.

Pour autant, et c’est cela qui reste le plus troublant ; tant que le tabou est conservé sur le dopage, le public ferme les yeux et cultive l’ambiguïté : non au dopage, oui aux performances ; oui à l’utopie sociale du corps sain – parce que c’est ce qu’on lui a appris du sport – mais oui, aussi, au mythe du demi-dieu aux semelles de vent – parce qu’on attend de lui notre ration de sacré, on attend un nouveau récit, une nouvelle histoire.

Aujourd’hui, le sport navigue sans boussole entre cette double culture, entre les rives de l’éducation et celles du business ; entre le prosaïsme dominical du club de sport municipal et le mythe architecturé du Stade de France. La question éthique et morale se pose évidemment de la façon la plus criante au jeune compétiteur et à la compétitrice « valorisables » sur le marché et confrontés à un choix de vie : « corps sain » ou « corps star » ? Les jeunes sportifs repérés sont sans doute actuellement les citoyens auprès desquels l’enjeu éthique et morale se pose de façon la plus aigue car il met leur vie en jeu.

Mais j’en reviens, pour finir, à la question sur l’opportunité ou non d’un sport éclaté en deux, séparant dopage et eau claire… Mise à part les réserves sur la faisabilité d’une telle mesure (en l’état, une parfaite impossibilité), je trouve intéressant le simple fait de poser cette question qui atteste de cette double culture avec l’hypothèse qu’un jour, tout cela ne soit plus tenable ; avec l’éventualité, somme toute très angoissante, qu’adviennent plus tard des compétitions internationales de sportifs-hybrides où siègera dans les gradins un public romain tout entier voué à sa fascination mortifère pour le mythe.

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2 Réponses

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  1. aldeaselva said, on juillet 11, 2008 at 3:10

    Le principe de précaution qui dirige la medecine moderne ne semble pas avoir le même degré de valeur pour tout le monde.

  2. laurent said, on juillet 11, 2008 at 9:18

    En effet, je pense même que certains sportifs fonctionnent avec le principe de rupture…


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