l’orangie

Paul Tibbets, Hiroshima suite et fin.

Posted in Hommage by loranji on novembre 4, 2007

Sa main tremble-t-elle ? Non, il ne croit pas qu’elle tremble. Que regardent ses yeux par delà la carlingue ? L’horizon pour ne pas voir, pour ne rien voir ? Non. L’horizon pour garder le cap.

L’aube s’est enfuie depuis longtemps devant le museau de son avion, comme effrayée par lui. Non, pas de romantisme lénifiant dans ce moment de pure technique.

Le jour s’est levé, simplement, comme lui-même, Colonel Paul Tibbets, Commandant du 509ème "Bomb wing" s’est levé, en début de nuit. Nuit technique, aube technique, vol sans histoire à 10 000 pieds.

Pas de romantisme donc, mais tout de même ce soleil déjà levé, têtu, qui semble parader, comme victorieux avant l’heure, en cet endroit où la terre, où l’éther sont si inhospitaliers ; là où plus bas, l’on parle une langue qu’il ne connaît pas lui, Paul ; là où respire telle une bête certes blessée, mais toujours dangereuse, un pays qui a tué à Pearl Harbor, Iwo Jima, Okinawa et ailleurs. Il va lui aussi, Paul, tuer.

Sa main tremble-t-elle ? Oui, à 92 ans, sa main tremble. Mais à 30 ans. Non.

Elle s’approche du bouton de commande, se décide à jeter un voile sur ce jour encore jeune, ou plutôt un drapeau. Un drapeau américain. C’est cela qui doit tomber là, en bas, pour étouffer, anihiler enfin l’ennemi. Cet immense drapeau doit recouvrir tout le Japon. C’est nécessaire, a-t-on dit à Paul, qui veut bien le croire, qui veut bien croire tout ce que ses supérieurs lui disent et, le premier chef d’entre-eux, Eisenhower, dont il a été par ailleurs le pilote personnel.

Paul actionne la commande. C’est fait, c’est dit. Que se dit-il à cet instant ? Ce qu’il dira plus tard aux autres, aux hommes qui le questionnent : « Nous n’étions pas indifférents, mais il fallait passer outre cela. Nous savions que cela allait tuer des gens, mais ma priorité était de faire le meilleur travail possible pour mettre fin à la guerre le plus vite possible ». Mais Paul a dit cela comme il aurait pu dire autre chose peut-être, quelque chose qu’il réprime, dont il ne souhaite pas se souvenir, lui qui dira toute sa vie ne pas avoir éprouvé de « regrets » ?

Mais si l’on entend bien ce mot, « regrets »… il n’interdit pas le remords. On peut avoir avoir du remords sans avoir de regrets, le premier relèverait, disons, du for intérieur, et le second, de la raison. Cette belle, superbe raison qui a conduit les plus parfaites techniques à se faire criminelles. Hiroshima et d’autres lieux, en Europe, cernés de barbelés « techniques ». Eux aussi. Tant  et tant de fonctionnaires de l’horreur dans les bureaux de Berlin, de Vichy et d’ailleurs.

Paul n’a pas failli. Paul a même été célébré à son retour, salué dans son pays comme sauveur et, allons-y franchement, comme artisan ultime de la paix : n’est-ce pas lui et son collègue de Nagasaki, le major Charles Sweeney, qui ont mis fin à cette guerre du Pacifique qui semblait presque jouir, tel un Moloch, de son offrande quotidienne de victimes ? Militaires ou civiles, les victimes ? Qu’importe, dans l’humain tout se mange.

Avec la bombe enfin, tout cela s’arrêtait. Oui, c’était une sorte d’acte de pacification, on pourrait passez alors à autre chose. Pour un peu, les Japonais pouvaient presque nous remercier. C’était cela, ce que l’on pouvait penser du colonel Paul Tibbets en Amérique, juste après…

Mais peu après… Peu après, c’était autre chose. On commençait à réfléchir. Du remords ? Peut-être.

Avait-on utilisé un engin de mort pour sortir d’une guerre sanglante ou pour retirer à notre ennemi toute légitimité, y compris celle du statut d’ennemi ? C’est comme si l’on avait utilisé un buldozzer pour venir à bout d’une fourmilière. Et pour la prochaine guerre ? Faudrait-il détruire toute la planète afin de s’assurer d’avoir raison ?

Plus tard encore, durant les années soixante libertaires, Paul a compris qu’il ne pouvait plus marcher normalement dans la rue, qu’il n’était plus tout à fait libre d’aller où bon lui semblait. Sauf dans les colloques célébrant la puissance américaine et les cérémonies d’hommage. Une bonne façon de l’enterre vivant, ça oui. Normal quand on ne fait plus tout à fait partie de la communauté des hommes. Il n’y avait donc plus guère que les idiots, les sadiques ou les officiels pour lui serrer la main.

Cela fait suffisamment de monde pour ne pas avoir de regret. Mais déjà trop peu, pour ne pas avoir de remords.

Au soir de sa vie, à 92 ans, sentant à son tour le voile de la mort lui arriver par en-dessus, Paul Tibbets a fait savoir qu’il ne voulait ni cérémonie funéraire, ni pierre tombale. Pour ne pas susciter de mouvements de protestation a-t-il dit.

C’est un peu comme s’il réclamait le droit d’être rayé de la mémoire des hommes. D’être rayé de la carte. Comme les 78 000 hommes, femmes et enfants qui moururent sous les ailes de son B29 – baptisé au nom de sa mère – en une poignée de secondes, le 6 août 1945 à 8h15, à Hiroshima, Japon.

Cgpjpap014

Paul Tibbets (23 février 1915, 8 août 1945, 1er novembre 2007)

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10 Réponses

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  1. romy said, on novembre 5, 2007 at 11:07

    Chouette billet ! merci…

  2. romy said, on novembre 5, 2007 at 11:08

    Visiblement ton ordi n’est pas à l’heure… ou alors se sont les paramètres de ton blog…. ?

  3. laurent said, on novembre 6, 2007 at 9:36

    Ah bon ? il faut que je voie ça…

  4. aldeaselva said, on novembre 7, 2007 at 9:26

    Beau portrait de vanité.

  5. laurent said, on novembre 7, 2007 at 9:42

    « Vanité », dans le sens classique du mot, c’est exactement cela.

  6. jul' said, on novembre 9, 2007 at 9:46

    dommage que sa main n’ait pas tremblé!!
    ce doit être dur à vivre avec un tel fardeau sur les épaules

  7. laurent said, on novembre 10, 2007 at 10:21

    Si sa main avait tremblé, un autre pilote qui l’aurait fait. Ce qui me saisit, c’est que nous vivons aujourd’hui – encore plus qu’à cette époque – ce qu’on appelle je crois en stratégie « l’équilibre de la terreur ». La crise iranienne en est une illustration. Drôle de planète qui vit sur le fil…

  8. suzie75 said, on novembre 12, 2007 at 10:39

    Tu nous fournis une analyse tres juste, et terrible en ce qu’elle « justifie » le fait que le geste etait inéluctable. Les humains sont fous, les militaires sont des fous dangereux, la guerre est inumaine.
    Pour moi, ces actes constituent des génocides inégalés à ce jour. De nos jours, ce serait un dossier prioritaire pour la Cour Pénale Internationale.

  9. dubuc said, on novembre 12, 2007 at 12:45

    Beau post. Qui résume bien, le conflit possible entre raison et mission.

  10. laurent said, on novembre 12, 2007 at 11:41

    Suzie, Je ne suis pas sûr que tout les militaires soient des fous dangereux quand même. D’ailleurs on a vu récemment des militaires français conseiller à Jacques Chirac de ne pas faire la guerre en Irak. En tout, ca je te rejoins sur le fait que bien sûr, la guerre est toujours une horreur. Il n’y pas de guerre propre, disait je crois Malraux, il n’y a que des guerres sales.
    Dubuc, et beau commentaire qui résume parfaitement le propos 😉


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