l’orangie

Les visiteurs du soir

Posted in Tout arrive by loranji on septembre 30, 2007

Un soir de 1988. L’hiver. Nous marchons ou plutôt nous errons : le copain Vincent et moi. 40 ans à nous deux, ou à peine plus, et l’envie de prendre les chemins de traverse dans la nuit parisienne.

Celle-ci nous amène dans le désert nocturne de la Défense. L’esplanade est vide, mais bientôt, sous des piliers massifs, un entrelac de béton et d’échafaudage : la grande arche en construction. Une ouverture, une faille : nous voilà dans le chantier, à l’intérieur du colosse. Nous gravissons quelques marches dans le noir, hésitants, trébuchant contre le béton mal dégrossi et poussiéreux qui nous renvoie des bruits de caverne hors du monde. Une lucarne nous dispense un peu de la lumière de la ville. Nous nous penchons ; le sol ne se trouve qu’à dix ou quinze mètres. Nous repartons. Nous adoptons un rythme soutenu, étage après étage, dans les entrailles de ce bâtiment majeur, dont tous les médias parlent depuis longtemps. Nous grimpons en silence, peut-être un sentiment de respect intimidé. Seuls. Confusément, nous éprouvons la sensation de monter vers le ciel en songeant à la majesté de la vue, là-bas, en haut. Le rythme de nos pas s’accélère en approchant du sommet. L’excitation gagne. Nous débouchons, tels  deux alpinistes, sur le plateau irréel, encombré d’équipements de chantier, mollement caressé par les vents. Quelques pas inoubliables dans la nuit qui scintille au loin ; dans l’axe vainqueur des Champs-Elysées et du Louvre. Devant nous, soudain, un trou carré d’une trentaine de centimètres de côté. Et le vide, sous nos pieds, saisissant ; une façon de nous signifier le danger mais aussi notre liberté dans un espace qui n’est pas encore ouvert au public, pas encore normalisé.

L’ami Vincent, toujours, et moi quelques temps plus tard…

Nous marchons cette fois du côté de Bercy. Dans la nuit du bord de Seine, chargée d’humidité : le futur vaisseau du ministère des Finances.

Quelques pas le long des palissades et là encore, une ouverture. A croire que les chantiers n’intéressent personne pour les laisser ainsi accessibles au tout venant que nous sommes. Nous retrouvons le béton sans apprêt, crissant sous nos semelles. Autre lieu, autre architecture, autres espaces. A la verticalité de la Grande Arche, œuvre monumentale de Von Spreckelsen, succède l’horizontalité d’un bâtiment qui répond à celle, voisine et sinueuse, du fleuve. L’esprit des docks n’est pas loin dans cette œuvre de Chemetov.

Nous parvenons au dernier étage en quelques enjambées. Rien d’exceptionnel. Et puis, là, soudain, un couloir immense, interminable. Nous n’en avons jamais vu d’aussi long. Nous nous engageons aussitôt. Nous marchons, nous trottons, nous courons, nous sprintons. Quelle ivresse ! Nous dépassons des dizaines de pièces désertes, aux murs de ciment.

Jusqu’à ce que le bruit de nos semelles s’estompent… De la moquette. A gauche (ou à droite, je ne sais plus) des bureaux eux aussi moquettés ; nous continuons, impressionnés. Là un bureau déjà meublé d’une armoire ; ici des pièces totalement équipées, avec pour certaines, des lampes sur les tables ! Soudain le couloir s’élargit, l’espace se fait plus majestueux : un immense bureau donnant sur la Seine, peut-être bientôt celui du ministre de l’Economie ? La visite continue, quelques mètres plus loin, sous nos yeux médusés, une porte, énorme, métallique, ronde (de mémoire) ; une grande pièce « coffre-fort ». Nous y entrons, amusés, fascinés de savoir que là, bientôt seront entreposés des valeurs. Lesquelles ? Feuilles d’impôts des Français, lingots d’or, documents officiels ? La visite touche à sa fin lorsque nous entendons au loin, mais présent dans le bâtiment, les aboiements d’un chien. Une patrouille de gardiennage.

Nous n’avons pas le temps d’avoir peur. Nous dévalons les escaliers sur deux ou trois étages. Nous nous arrêtons pour écouter. Les aboiements se rapprochent. Nous accédons au rez-de-chaussée dans un rush final qui nous propulse dans la rue, dans l’espace public. Sauvés. Qu’aurait-on pu nous reprocher ? Rien. aucun vandalisme, aucun vol, si ce n’est l’interdiction de pénétrer en ces lieux. C’était une belle aventure, spontanée, nullement malveillante.

J’ai gardé un très bon souvenir de ces deux virées nocturnes, vieilles de 20 ans.

Etre là où l’on ne doit pas être. Y faire des découvertes inattendues. Rêver à ces lieux lorsqu’ils seront occupés, à tous ces gens affairés là où il n’y a en somme que du « minéral », ce béton omniprésent.

Goûter à sa propre liberté dans des espaces non encore affectés.
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14 Réponses

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  1. Joyce said, on octobre 1, 2007 at 2:47

    C’est beau de s’approprier l’espace avec la liberté en bandoulière.
    Aujourd’hui il faut montrer patte blanche, baisser les yeux devant les vigiles, obtenir un badge contre une pièce d’identité gardée en otage…
    Joli voyages…

  2. Joyce said, on octobre 1, 2007 at 10:45

    Est-ce qu’il n’y a que moi qui sait que nous sommes lundi !!!!!!
    J’en profite pour poser le « s » qui manque à joli ou récupérer celui au bout du voyage.

  3. romy said, on octobre 1, 2007 at 10:54

    Non Joyce tu n’es pas la seule …. ;-))
    J’attendais ce papier depuis lundi dernier…… oufffffff!
    Ton histoire Laurent me rappelle une certaine nuit ou un ami de l’époque de mes 18 ans et moi, avions eu une envie soudaine…..
    Celle de ne pas rentrer chez nous…. celle de découvrir Paris la nuit…. sans argent en poche, j’en parlerais peut être un jour sur mon blog…..
    Folie de nos 20 ans ou l’impression de défier le monde et d’être les plus fort…. « même pas peur »….
    Mais quels souvenirs….. incroyable….
    Merci de m’y avoir fait repenser 😉
    Alors si je comprend bien va falloir attendre lundi prochain pour avoir un autre papier ?
    Non ce n’est pas possible….. tu vas bien trouver une minute… hein?
    ça ne prend pas longtemps…… aller !

  4. Laurent said, on octobre 1, 2007 at 11:43

    Joyce, il est beau ce « s » en trop pour un aussi joli mot que « voyage ». Et c’est vrai que les espaces se réglementent toujours plus, jusqu’au jour où nous nous promenerons avec une puce RFID sous la peau, sous prétexte de pouvoir « payer en direct » ses courses, mais aussi en étant sous une surveillance permanente et incontournable…
    Romy, content de raviver de bons souvenirs. j’en encore un autre en magasin dans le même genre… pour lundi prochain pourquoi pas… Pour le reste, je suis débordé de boulot, impossible de publier davantage pour le moment, mais c’est aussi – je l’espère – pour écrire des billets plus approfondis, plus « sentis ».

  5. aldeaselva said, on octobre 3, 2007 at 4:27

    Belle ambiance digne de Marcel Aymé!

  6. Laurent said, on octobre 3, 2007 at 9:10

    Aldeaselva, ton commentaire me donne envie de lire Marcel Aymé alors !

  7. jul' said, on octobre 3, 2007 at 11:13

    je suis pas assez aventureux pour ce genre d’expérience
    heureux de les « vivre » à travers les expériences des autres

  8. aldeaselva said, on octobre 4, 2007 at 9:01

    « Le passe-muraille », best- seller!

  9. Laurent said, on octobre 4, 2007 at 9:32

    Jul’, à la fois c’était il y a longtemps. Rétrospectivement, je me dis qu’il y avait des risques ; mais sans risques, certains disent qu’il n’y a de vraie vie…
    Aldeaselva, j’ignorais que c’était de lui ! Je crois que c’est aussi un grand classique du cinéma français d’après guerre, avec Noël Noël ???

  10. aldeaselva said, on octobre 4, 2007 at 1:18

    Noël Noël acteur ? Effectivement, le registre de ses rôles était proche de l’esprit de M.Aymé. Il y a aussi « La Vouivre » qui a donné lieu à une belle adaptation cinématographique il y a …un certain temps!

  11. Laurent said, on octobre 4, 2007 at 1:23

    Je me suis trompé, c’est avec Bourvil :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Passe-Muraille_%28film%2C_1950%29

  12. aldeaselva said, on octobre 4, 2007 at 2:11

    Merci! Vous avez ressoudé la connexion neuronale qui me reliait au souvenir de ce film! Je préfère quand même le souvenir du livre.

  13. Evelyss said, on octobre 6, 2007 at 9:57

    Merci pour cette étonnante ballade nocturne, ambiance mystérieuse , avec un sentiment de peur « aux trousses »… étonnant peut être pour toi de revoir à présent la grande arche finie et de repenser à ces souvenirs d’antan ;-)).

  14. Laurent said, on octobre 6, 2007 at 11:02

    Aldeaselva, merci Wikipedia surtout… 😉
    Evelyss, oui, parfois, j’y repense en passant devant…


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