l’orangie

Le joueur

Posted in Social, sociétal, société by loranji on juillet 4, 2007

Le métro se coule dans le quotidien, mais le quotidien recèle des moments insolites. On le sait bien.

Cet après-midi, voici que j’entre dans la rame à destination "Nation par Denfert" à l’Etoile.

Un type, la petite quarantaine, s’asseoit sur la banquette d’en face :  veston gris, cheveux noir de jais. Il tient dans ses mains un jeu de cartes qu’il tripote sans discontinuer et ses joues maigres, son teint pâle, offrent au regard la géométrie des visages de joueurs anxieux et sévères. Tout est précis dans ce visage, ces rides, ces doigts qui jonglent maintenant avec les as, les trèfles, les coeurs, tandis que la rame nous secoue vers Boissière et Kleber.

Je lis sans pouvoir me concentrer. Ces mains qui, à quelques dizaines de centimètres s’agitent autour de ce paquet de cartes en une sorte d’énorme tic nerveux confiné dans un rituel obscur, me troublent.

Cet homme fait penser à un personnage à la Melville ; soutier du Milieu, noctambule et pâle, nourri au clop et au Martini dans ce royaume du Paris des années soixante, des cafés virils, des moteurs de Ford aux toutes premières vitres électriques.

J’observe l’une de ses nouvelles figures, un valet que remplace un roi, à moins que ce ne soit une reine qui en remplace une autre. Maelström des mains et des doigts qui veulent prouver, déconcerter ; tout le pouvoir d’un homme concentré dans sa dextérité.

Un petit garçon assis sur une banquette en face regarde, médusé. Fasciné moi aussi, je finis par sourire à notre show-man. Il me répond par un sourire. Avec des yeux de fou, teinté d’une ivresse dépassée. Comme murie. Vieillie. Une ivresse des cartes, du jeu. Que cherche-t-il ? Que fuit-il ?

Il s’aventure dans de nouvelles figures.

Il fait voler à présent des grappes de cartes d’une main à l’autre.

Il s’énivre – encore – se grise, se sait observé.

Un paquet soudain s’affale. Il le rattrape de justesse en le plaquant contre la paroi du métro et récupère en maugréant ces cartes infidèles qui, toujours, forcément, finissent par le trahir.

Il se sait toujours, forcément, perdant.

Mais il reprend. Il vit, sans doute, en cet instant, plus par nos regards que par sa propre vie. Il se lève, m’adresse un nouveau sourire, rempoche ses cartes.

Il descend à Trocadero.
Cartes

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9 Réponses

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  1. romy said, on juillet 4, 2007 at 11:35

    Cherchez l’erreur…. Trocadero? mais tu avais bien cerné « notre » homme dis moi!

  2. jul' said, on juillet 5, 2007 at 11:28

    ben pourquoi, romy?

  3. Joyce said, on juillet 5, 2007 at 4:59

    Oups ! Quel talent d’écriture… J’imaginais l’homme se rendre ensuite dans un bistrot poisseux aux peintures voilées de nicotine etc etc…
    Un endroit glauque, repaires d’habitués pas toujours respectables.

  4. laurent said, on juillet 5, 2007 at 5:13

    Merci Joyce, pour être honnête je suis assez content du style de cette note (j’ai bien le droit de m’envoyer des roses non ?). Je pense que je vais essayer de faire d’autres instantanés comme cela quand les occasions se présentent. Tiens, ça me donne une idée ; un drôle de truc dont j’ai été témoin ce matin… dans le RER.
    Jul’, visiblement Romy s’est mise en stand by…
    Romy, allo Romy ?

  5. marie said, on juillet 5, 2007 at 5:38

    brrr… depuis Dostoïevsky, les joueurs me font peur… vraiment. trocadéro…
    en tout cas voilà une bien jolie note. Dommage qu’il ne puisse lire ton blog, s’il vivait par ton regard, une telle place ici, ca devrait le laisser rêveur…

  6. romy said, on juillet 5, 2007 at 10:59

    Oui oui me voilà….!!
    certes un peu tard, un peu occupée…… mais tout de même là…
    Bon alors Trocadero parceque c’est un endroit très propre sur lui….
    plein de touristes, plein d’arnaqueurs en tout genre…… et un petit pari de cartes à la sauvette ça ce fait encore non???? ou bien je me trompe de quartier……? oui peut-être, enfin je ne sais pas…..

  7. laurent said, on juillet 6, 2007 at 9:22

    Marie, ma culture me fait défaut : peux-tu nous dire trois mots sur Dostoïevsky et les joueurs ?
    Romy, Le bonneteau (j’ignore l’orthographe) c’est plutôt du côté des puces de Clignancourt. Je me suis fait avoir de 200F il y a bien longtemps lorsque j’avais 19 ans… J’avais la rage au ventre. On ne m’y reprendra plus : c’est une authentique arnaque. Depuis, je fuis les jeux d’argent comme la peste.
    Mais au Troca, non, vraiment, il n’y a pas (ou plus) ce genre d’activité.

  8. marie said, on juillet 6, 2007 at 5:49

    ben , « le joueur » de Dostïevsky montre des gens qui ont besoin d’argent, qui ont plusieures fois une chance de s’en sortir (grace à la chance au jeu… mais il ne sait pas s’arrêter… et se ruine… c’est noir, c’est dur, et c’est faussement superficiel… en fait c’est un livre qui dérange). voilà tout :d

  9. Laurent said, on juillet 6, 2007 at 11:42

    Marie, merci. Je ne pensais pas au « joueur »… Lacune… Je connais encore assez peu Dostoïevski. J’ai été aspiré par Crime et Châtiment. J’ai lu le premier tome (actes sud trad. du très réputé André Markowicz) de l’Idiot et là, j’avoue que j’ai eu plus de mal. Le deuxième tome est toujours à côté de mon lit. Pas encore commencé.


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