l’orangie

Boltanski dépasse les bornes

Posté en L'art Sélavy par loranji à janvier 30, 2010

Je reviens de ma visite de l’exposition Boltanski « Personnes« , au Grand palais.

Il est assez tentant, en première approche, alors que l’on considère l’oeuvre et ses séries rectangulaires de vêtements étalés sur le sol, alors que les oreilles sont plongées dans une ambiance sonore pâteuse et rythmée ; tentant de voir donc, Boltanski en fripier mémoriel, fripier de la mémoire jouant avec la tragédie humaine. L’auteur lui-même n’a-t-il pas parlé de « cérémonie pour les morts » ?

Serions-nous tombés en plein pathos, cette sorte d’art officiel où croise sous mes yeux un public dont chaque silhouette qui le compose se résume en somme à un touriste artistique ?

Seulement voilà, « l’exposition Boltanski » se révèle comme une très efficace machine à ressentir. Mieux, une machine qui produit des sensations, songes, pensées qui la débordent. Tout au moins, c’est ainsi que j’ai voulu la voir, en décalage.

Mais d’abord, l’arrivée…

On se retrouve, d’entrée, face à un haut mur de boîtes métalliques rouillées, numérotées et classées de façon aléatoires. Et puis, comme dit précédemment, ce maelström de sons où l’on croit discerner, davantage que des coeurs qui battent – puisque tel est le cas – la fureur quasi mécanique de quelque chose que l’on pressent pourtant comme organique… Et puis enfin, si on lève la tête, il y a cela, tout en haut, parfaitement visible à travers la verrière, le drapeau français planté au somment du Grand Palais.

Ces boîtes au premier plan, ces deux grosses lampes comme des yeux, ces volutes de fer monstrueuses qui semblent les surmonter comme une coiffure ; on dirait au final une sorte de monstre métallique, guerrier, une guerre passée peut-être, comme celle de 14, avec ce drapeau. Il faut imaginer l’ambiance sonore cataclysmique qui accompagne cette image.

Puis, l’on contourne cette muraille de boîtes et l’on considère l’immense salle…

Je ne m’attarderai pas sur les éparpillements de vêtements qui, bien sûr, nous font penser à ces images filmées ou photographiées lors de la libération des Camps – je ne parle pas tant des monceaux de cadavres, image que l’on ne peut recevoir – mais des hangars et des recoins où les nazis stockaient les accessoires, dont les vêtements, tout cela classé par genre. Je m’arrête là.

Evidemment, également, ces vêtements s’apparentent bien vite à quelque enveloppe humaine abandonnée par la vie ; ils nous montrent comment ce vêtement que nous portons dans notre vie sociale, est notre seconde peau, et paradoxalement, celle qui se conserve le mieux, comparée à notre peau biologique. Malgré tout, bien que résistant davantage à la corruption que l’enveloppe charnelle, ces vêtements en sont déjà ici, on le sent bien, au stade de la fripe qui préfigure celui du chiffon, et enfin, un jour, de la matière qui n’est plus… Vanité, vanité…

Mais là, n’a pas été pour moi le plus interpellant. Je retiens surtout les allées et venues de visiteurs, plutôt erratiques, se penchant çà et là sur quelque vêtement, comme on le ferait d’une tombe ; longeant les rectangles comme on longe les carrés d’un cimetière…

Une tombe que l’on cherche…

Mais, au fait, combien de ces gens, ces gens qui le plus souvent ont fait la queue longtemps afin de pouvoir entrer, qui ont payé leur ticket, combien de ces gens qui maintenant s’émeuvent devant ces vêtements, ces vies évanouies, combien oui, se rendent sur les tombes de leurs proches ? Faudrait-il leur mettre sous le nez la photo du caveau familial, empoussiéré, non fleuri, mais surtout jamais visité pour qu’ils comprennent enfin qu’ils n’ont rien à faire ici ! qu’ils comprennent que cette oeuvre de Boltanski ne devrait pas exister ; n’existerait pas si notre société cessait de s’étourdir dans la négation de la mort, allant jusqu’à se racheter dans des séances de rattrapage au Grand palais !

Une observation liminaire, au passage. Je parle, nous parlons beaucoup de mort tandis que l’on fréquente ces étalements de linge, mais au fond, vraiment, réellement, tous les gens qui ont effectivement porté ces vêtements ne sont bien sûr pas morts ! ils sont bien vivants et certains, sans nul doute, font à l’heure où j’écris ces lignes les soldes chez H&M ou Zara. C’était une parenthèse. Simple parenthèse destinée à rappeler que nous prêtons aussi, trop, à la mort ; au moment rare, où enfin, nous la laissons affleurer comme ici dans « l’exposition Boltanski »; cette mort trop longtemps refoulée, dont nous ne savons que faire, au point de lui laisser toute la place par défaut. Défaut d’acuité. Cela me ramène tout droit à ma lecture actuelle « La survivance des lucioles » de Georges Didi-Huberman (Minuit). J’essaierai d’en reparler une autre fois…

Seconde photo. Un instant… Que choisir dans mon stock (j’ai pris une trentaine de photo). Voici :

Qu’est-ce que c’est ? me direz-vous. Cela ne fait pas « partie » de l’exposition Boltanski. Il s’agit du câble électrique qui alimente la grue qui trône dans la salle (trôner est le mot) et soulève avant de relâcher – sans doute par dérision – des vêtements empilés en pyramide, laquelle doit culminer à cinq ou six mètres.

Pourquoi ne pas montrer la grue ? Je viens d’en faire la description et je gage qu’en tapant « grue Boltanski grand palais » sur Google vous trouverez une image. Mais pourquoi montrer le câble électrique qui s’en va par une plaque de métal ?

Parce qu’au fond, si le mérite de l’installation de Boltanski est d’être une machine, celle-ci doit avoir une origine. Mais puisque cette machine est formidable, formidablement inhumaine, puisqu’elle se joue de nos vies, puisqu’elle est Dieu ou rien d’autre que la Tragique Conscience de notre Fin, puisque tout cela doit, par essence, nous échapper, doit déborder, il est dès lors raisonnable de considérer l’installation de Boltanski comme elle même débordée, dépassée.

Je me suis donc livré à ce geste métaphysique, naïf, forcément naïf, qui consiste à m’intéresser au « fil qui traîne derrière » et qui mène à cette dalle, dans une salle, un sous-sol inaccessible à tout public – à l’humain – avec cette lumière qui peut faire penser à l’atelier de Vulcain travaillant au service de la Mort, peut-être.

Mais ma quête ne devait pas s’arrêter là. Puisqu’il était logique, nécessaire, vital, dans cette « exposition » d’échapper à la machine qui pèse ma vie, ou tout au moins de la comprendre, je me suis intéressé aux sorties de secours. En voici une :

Vide. Evidemment. Logiquement. Est-ce l’antichambre d’une vie après la mort ? Mais qui a entreposé ces planches ? Et cette porte au fond, peut-on, a-t-on le droit de la pousser ?

Clin d’oeil bien sûr que tout cela. Je souris en prenant cette photo. Je souris en cherchant une issue qui dans une ironie parfaite, est à la fois possible (en cas de problème), et non autorisée (en temps normal). C’est un lieu mi-ouvert, mi-fermé, mais complètement vide… si n’étaient ces planches ; dialectique incompréhensible à l’homme, interdit, seul face à lui-même… en attendant Qui vous savez…

Mais terminons prestement notre visite décalée des lieux. Contournons encore la machine redoutable – la Grue – intéressons-nous à ceux qui s’y intéressent. Le public toujours… Vous, eux, moi, nous…

Puisque la grue fait son effet, puisqu’elle incarne le redoutable remuement de la mort dans le coeur de la vie, pour finir par cette dérision de l’enveloppe de tissus remplie d’une vie évanouie attrapée par les pinces de la grue, puisque donc, tout cela fait son effet, le public s’installe, sur les hauteurs afin de contempler…

Qu’est-il ? Amusé ?  Médusé ? Saisi ? Evidemment, évidemment que l’on peut là encore, se souvenir de l’indifférence innommable des non-Juifs devant le sort des Juifs. Ces grappes de gens sur le perron seraient nos braves ancêtres contemplant leur époque, lisant les journaux, la mort à chaque coin de page, écoutant Pétain et « monsieur Hitler ».

Mais n’y a-t-il pas un abus à dire qu’ils contemplaient la mort des Juifs sans réagir ? Historiquement, il faudrait plutôt parler de détournement du regard face au sort des Juifs, et non, comme ici, de contemplation de celle-ci… Et pourtant, pourtant… quelle passivité… Ce détournement de regard lui-même a forcément été précédé d’un moment de contemplation : il a bien fallu lire, à un moment, dans un journal de 1943 un article antisémite, il a bien fallu à un moment contempler la grue…la grue qui attrapait les Juifs un par un lors des rafles.

Jusqu’où l’individu est-il capable de regarder – médusé ou non ? malgré lui ou non ? – le tragique, la tragédie, l’innommable… sans réagir… comme ici sur ce perron.

Fin de la visite. Il reste à aller voir la proposition de Boltanski : faire enregistrer son coeur qui rejoindra un concert de milliers d’autres dans une île japonaise. Idée émouvante bien sûr, naïve aussi, ludique également.

Or voici ce qui accueille le visiteur ! Pour faire enregistrer son coeur, il faut prendre un ticket, comme à la sécu ! Il semble bien que cet humour soit involontaire, c’est-à-dire que l’installation (l’enregistrement) ne comprenne pas cette séquence du ticket d’attente. La foule impose des aménagements souvent ridicules…

Mais quelle ironie, quel tête-à-queue que d’être ravalé au rang de simple usager de son propre coeur, devant attendre « comme tout le monde » – métaphore de la greffe peut-être… On porte son coeur, comme on porte un objet qu’il convient de faire écouter, enregistrer, archiver. Une dynamique contrariante et prosaïque, en apparence parfaitement contradictoire avec l’intention « universelle », l’élan proprement humaniste, de la proposition de l’artiste.

A moins que l’humanisme post-moderne, ne soit plus au fond, que l’archivage des bonnes intentions ?

Je m’en retourne désormais sur mes pas pour sortir de « l’exposition Boltanski »… Quand soudain une sorte de creuset, rouge, semble affleurer de l’impressionnante masse grise, froide, verdâtre et métallique de la superstructure du bâtiment, de l’installation de Boltanski ; ce lieu où entrent et sortent des visiteurs semble le seul qui soit finalement vivant, ce rouge résonne avec les battements de coeur qui emplissent la salle et sonnent finalement comme une vie en action, presque en prière, prière des pulsations qui se chevauchent pour se dépasser les unes les autres dans une cavalcade, un emballement qu’elles espèrent sans fin – et je repense bien sûr au monitoring d’un bébé in utero.

Mais quel est donc ce lieu, rouge encore, presque érotique, foyer de vie ? La librairie bien sûr. Rien à voir avec l’installation. C’est ici que la vie reprend, dans les catalogues et les vitrines. joie de la consommation, de l’accumulation de capital culturel, remplissage des vêtements, des identités ; remplissage de vie sans doute…

Oui, vraiment, Boltanski dépasse les bornes. Ou plutôt sa « machine » le déborde, nous déborde. A qui veut la voir autrement que comme un objet culturel.

Vous l’aurez compris, c’est à voir. Mais plus encore, à ressentir.

Plus d’infos ici sur Monumenta, et sur Boltanski à Monumenta.

Confiscation de la bienveillance

Posté en Social, sociétal, société par loranji à janvier 14, 2010

Je viens de lire dans le magazine « Management » cette phrase tirée d’un article sur l’espionnage économique et les méthodes d’espions qui emploieraient une manière de séduction pour arriver à leurs fins auprès de salariés d’entreprises cibles : « La plupart des gens ne savent rien refuser à celui qui les prend par l’épaule ou qui leur effleure le bras ou la main. »

C’est bête, je prends souvent les gens par le bras lorsque j’apprécie une relation. A en croire ces lignes, mes interlocuteurs pourraient donc me prendre pour un manipulateur. Gasp !

Curieux comme un acte anodin, que je qualifierais bêtement de bienveillant, peut tout à coup sembler suspect à celle ou celui qui… aurait lu Management quelques temps plus tôt.

La sincérité, l’expression des sentiments sont-ils appelés à devenir de plus en plus incongrus et bizarres en dehors des périmètres où ils sont requis – à coup de couvertures de magazine - j’entends par là, l’amour, la vie de famille et les complicités entre « potes » ?

En dehors de ces « séquences », faut-il être sous contrôle permanent et s’abstenir donc, de toute effusion non codifiée dans les tablettes sociales ?

Cela me fait penser aux discours que j’entendais enfant, dans ma Bretagne natale, où il était dit que les Méridionnaux, autour de l’archétype marseillais, était trop chaleureux pour être honnêtes !Et l’on sait justement que bon nombre d’enfants de Pagnol émigrés à Paris, ont dû ranger au fond de leur poche des jeux de mains par trop expressifs…

Les films eux-mêmes, plus précisément les opus américains témoignent de cet impératif : la maîtrise en toute situation. Excepté lorsqu’un tsunami débarque dans le salon ou il est alors permis au comédien de crier en tenant un téléphone ou un soda.

Mais soit ! S’il devient suspect de mettre sa main sur un bras, de rire en s’épanchant sur une épaule, rangeons notre spontanéité dans le tiroir privé, ayons l’air docte et inspirons-nous d’un mix entre James Bond et Georges Clooney. Gardons le contrôle avec un sourire de circonstance assaisonnée de quelque allusion ironique. Il paraît qu’on appelle cela le charme. C’est une consolation.

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Explosion ou désespoir social en 2010 ?

Posté en Social, sociétal, société par loranji à janvier 8, 2010

Je n’en parle pas en connaissance de cause, mais la précarité me semble être un écueil, ou plutôt une crête à partir de laquelle le basculement d’un côté ou de l’autre de ce point d’isolement, engage toute la vie de la personne.

Instinct de survie conduisant à un emploi « coûte que coûte », c’est-à-dire un petit, un micro-boulot ? Violence sociale ? Pétage de plomb relevant de la psychiatrie ? Ou bien encore, repliement dans le domicile sans chauffage ; à moins que ce ne soit la perte du logement et bientôt le croupissement sous un porche d’immeuble qui n’aura pas encore été équipé de piques anti-sdf.

L’info qui m’amène à écrire ce billet est celle-ci, prélevée sur le site du Miroir Social : « Plus d’un million de chômeurs auront épuisé leur droit en 2010« . Ce million est sur la brèche, sur la crête… Alors, je demande : est-on à la veille d’une explosion sociale, de celles qui réclament du pain et non des avantages catégoriels ?

Mais nous savons aussi que les plus précaires perdent leur langue en même temps que leur estime de soi.

Combien d’individus issus de ce million rejoindront-ils la légion du déshonneur, celle qui gît dans les cartons, celle qu’on chasse à coup de patrouille de police municipale ; légion rampante, implorante – mais silencieuse pour la bonne raison que nous n’entendons pas l’imploration !

Ce million, au contraire, va-t-il prendre peur au point de réagir ? Tout casser pour qu’au moins les autres sachent leur naufrage. Les rapports de police appellent cela des désordres sociaux – comme si tout désordre devait rentrer dans l’ordre ;  les curés dans leurs sermons parleront de désespoir – comme si l’état normal devait être l’espérance.

Nous verrons bien. La seule vérité qui vaille est imprimée dans les relevés de comptes bancaires et le flot continu des factures qui ne s’interrompt qu’avec la fermeture du compte.

La seule vérité est le passage en caisse, lorsque le précaire ne sait pas si sa carte de crédit va passer encore au moins « cette fois ». A cet instant, comme ce million d’autres en fin de droit, il aura le choix entre sortir du supermarché l’échine courbée ou la colère en bandoulière.

Quoiqu’il en soit, cette nouvelle – qui bien évidemment ne manquera pas de passer inaperçue hors des cercles habituels – annonce peut-être une année vraiment difficile pour un million de personnes dont sans doute, beaucoup, ont des enfants. Je pense à eux ; à l’angoisse qui suinte dans les gestes de leurs parents et qu’ils ressentent comme tout être jeune, intuitif. Et même si je n’ignore pas que la France reste l’un des pays les mieux organisés dans l’assistance aux personnes, je sais aussi qu’un pauvre reste un pauvre, que le déclassement social existe, au même titre que son splendide équivalent, tellement célébré : la réussite.

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Samurai, le logiciel qui examine vos faits et gestes

Posté en Social, sociétal, société par loranji à décembre 22, 2009

Lu ce jour sur l’Atelier BNP-Paribas un billet traitant d’une nouvelle technologie : samurai.

Le propos : traiter de grandes quantité d’informations par des yeux humains chargés de surveiller une foule sur un grand nombre d’écrans ne relève pas de la science exacte. Résultat, des comportements suspects ne sont pas détectés. La technologie Samurai permet elle, d’analyser les faits et gestes des personnes et, selon une modélisation dont je n’ai pas le détail, de découvrir si tel ou tel individu est potentiellement suspect.

C’est très intéressant.

Cela me ramène à un excellent livre de Rebecca Solnit sur la marche. Ou il est dit que dans certains quartiers californiens résidentiels tout piéton est suspect.

A cela ajoutons les théories – que d’aucuns jugeront fumeuses – de Peter Sloterdijk et son « parc humain sous surveillance » grâce à la biopolitique.

C’est intéressant de voir comment la Surveillance évolue avec son temps. Jadis, sous Napoléon, il n’était pas possible pour l’opposant de mettre un pied dehors sans être suivi par les sbires de Fouché. S’il avait pu, il aurait sans doute mis des caméras jusqu’au dessus des lits. Mais nous n’en étions encore qu’à la « politique ».

La biopolitique elle, touche à l’intime. Elle tend à user selon Slotertijk des techniques génétiques, mais on peut lui adjoindre, comme ici avec le logiciel Samurai, la lecture des comportements par modélisation.

Ainsi donc, nos faits et nos gestes seront-ils calibrés non plus seulement par la bienséance, non plus seulement par le regard du policier au coin de la rue, mais par l’oeil froid de caméras qui les analyseront, les « jugeront » à l’aune d’un modèle acceptable.

Je gage que l’on pourra encore se gratter le nez sans provoquer l’intervention du GIGN. Mais il est à craindre que toute gesticulation anormale, « non normée » c’est-à-dire n’entrant pas dans la grille du logiciel, voie déboucher un car de police.

Enterrement de vie garçon ? Intervention. Clown de rue ? Intervention. Piétons ivre ? Intervention. Groupe de lycéens qui chahutent ? Intervention, etc.

La chaîne du Jour du seigneur, ou l’identité nationale

Posté en Social, sociétal, société par loranji à décembre 13, 2009

Bon. Pour être franc, je n’ai pas envie d’ajouter au magma de bavardages qui recouvre la question de l’identité nationale. J’ai mieux à faire et je goûte peu les polémiques sur ce genre de sujets aussi hasardeux que complexes.

Juste un truc, comme ça en passant. S’il est vrai que nous vivons dans un pays laïc, parce que républicain ; s’il est exact que la laïcité est le coeur même de ce qu’on appelle la France, le dénominateur commun à tous ; c’est parce qu’elle engage les citoyens dans une indispensable tolérance envers les différences. Autrement dit, la laïcité est l’entonnoir par lequel les « identités », quelles qu’elles soient – ethniques, religieuses, style de vie – doivent passer.

La laïcité, c’est à la fois le no man’s land qui sépare les identités, les préserve des autres, mais qui doit aussi, dans le même mouvement, les amener à se regarder voire, à se parler.

Une fois qu’on a dit cela, comment met-on en pratique – en musique – cette laïcité ? L’école, bien sûr, avant tout, et les services publics sont les premiers lieux de la laïcité. Mais je pense qu’il faut ajouter à cela la télévision et le web, désormais.

D’où mon idée saugrenue de ce matin… La création d’une chaîne de télévision (et d’un site) de service public qui, sous le signe de la laïcité, offrirait un espace d’expression permanent aux grandes religions  : catholiques, protestants, musulmans (sunnite, chiite, soufisme, etc), juifs, bouddhistes, hindouistes, taoïstes, etc.

Sans oublier – et c’est un point essentiel – un espace de parole comparable pour les libres penseurs.

Je vous passe la grille de programmes : appels à la prière, messes et cérémonies diverses, émissions pédagogiques, propos d’intellectuels modérés, langues qui coexistent : français, arabe, hébreux, tibétain, chinois, etc. Le tout entremêlés via des programmes courts, quand c’est possible.

On pourrait bien sûr imaginer des émissions oeucuméniques, carrefours de rencontres entre responsables de ces religions.

Il peut paraître curieux de hausser ainsi les religions au rang de chaîne de télévision et de site web, mais elles ne nous laissent pas tellement d’autre choix que de les recevoir, au vu de la façon dont elles s’emparent – via notamment l’histoire chrétienne de la France, via l’histoire de la réception de l’islam en France – de cet étrange objet appelé « identité nationale ».

Pas d’autre choix que de les canaliser et les accueillir sous le frontispice de la laïcité.

De l’art du Ticket Restaurant en temps de crise

Posté en Social, sociétal, société par loranji à décembre 8, 2009

Je viens de recevoir d’un certain monsieur Duchiron un emailing sous l’auguste enseigne des « Tickets Restaurant » avec cette accroche dans l’objet du mail qui attire mon attention : « Comment remotiver vos salariés sur fond de crise ? »

Je passe outre le fait que de salarié, il n’y a point chez moi, si ce n’est, à en croire le courrier têtu d’une entreprise de fournitures de bureau, un « directeur des achats » dont mes comptes de société n’enregistrent aucune trace ; et je peux vérifier par moi-même chaque matin qu’en appelant à la cantonade ce putatif collaborateur pour une réunion forcément « urgente » destinée à lui passer un savon, c’est l’écho qui vient à sa place, toujours fidèle, avec ses deux grandes oreilles. L’écho m’a toujours fait penser à un épagneul breton.

Mais passons. Je vous parlais donc de l’emailing de monsieur Duchiron qui m’assure détenir les clés de la remotivation de mes salariés « sur fond de crise ». Je ne sais pas vous, mais moi j’ai la nette impression qu’il y a dans ce message un je-ne-sais-quoi de subliminal qui nous tire vers les bouches froides du métro où marmonne chaque matin le sdf du cru : « … N’auriez pas un Ticket Restaurant s’il vous plaît ? »

A l’heure où les Français disent avec force sondages leur crainte, que dis-je, leur terreur à l’idée de pouvoir devenir un jour sdf, s’entendre dire qu’un Ticket Restaurant peut les requinquer sur leur lieu de travail ne relève pas seulement d’un opportunisme patent mais d’une part, somme toute assez triviale, de vérité.

Au fond, la crise parle aux ventres qui, sans crier famine comme là-bas près du métro, murmurent aux esprits angoissés qu’un Ticket Restaurant épaissi de quelques centimes, c’est toujours ça de plus dans l’estomac.

Les temps sont durs.

Sortie de Mortel Scooter : ils sont jeunes, ils s’éclatent en scooter

Posté en Social, sociétal, société par loranji à décembre 2, 2009

Mortel Scooter… Ca sonne comme un film d’action. Mais c’est un film de douleur. Après « l’action »…

Explications.

Vincent explique qu’il a pris un virage à la corde, belle trajectoire. Sauf qu’une voiture est arrivée en face… Vincent raconte « Je suis paralysé à vie en fait… Je suis tétraplégique ».

Le père de Mamadou le dit bien « on ne choisit pas les séquelles ». 9 ans après son accident en scooter Mamadou reste traumatisé. Au sens propre. Il ne parle plus. La communication entre son fils et lui est presque réduite à néant. Si seulement Mamadou parlait, même dans un fauteuil roulant. Mais non, on ne choisit pas les séquelles…

Corentin, lui, il l’est dans le fauteuil. Il parle oui, mais depuis son fauteuil qu’il ne quittera plus jamais de sa vie. La voix brisée, le regard éteint il ne se souvient que d’une chose « je roulais trop vite » ; des mots qui roulent comme des regrets. Avant tout était possible. Après beaucoup de choses ne le sont plus. On a déjà des phrases toutes faites pour résumer la situation de ces jeunes : leur vie a été brisée par un accident.

Jorick lui aussi est dans un fauteuil. Polyhandicapé. Il s’est « mangé un camion » explique-t-il en articulant péniblement. On distingue encore son accent marseillais. Son pull est aux couleurs de l’OM. Derrière ses lunettes fumées, il sourit. Heureux sans doute d’être encore vivant malgré tout. L’après-accident c’est aussi cela : apprendre à vivre avec le handicap. Supporter le regard des autres, adultes, enfants. Les enfants surtout. Et puis, il y a la mère de Jorick qui témoigne aussi. Elle vit le deuil de l’adulte que son garçon ne sera jamais.

Même si la fatalité fait partie de la vie, sur la route, comme ailleurs, les accidents sont le plus souvent le fait d’une imprudence ou plutôt d’une inconscience. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’inconscience chez ces jeunes qui roulent, et que je vois parfois dans les rues de Nanterre, faire les kakous en remontant les rues en roue arrière, en brûlant les feux rouges, parfois même en remontant en sens interdit. Ivresse de la transgression, sans doute. Ivresse de la liberté, sûrement, dans un monde qui ne leur semble pas ouvert.

Sans doute faudrait-il leur dire, à ces jeunes, qu’ils se trouvent dans une zone dangereuse, un peu comme ces soldats de film d’action qu’ils regardent et qui, yeux grands ouverts, guettent l’ennemi. Ils sont concentrés. Sans doute faut-il leur dire, à ces jeunes garçons (car ce sont des garçons), qu’ils doivent eux aussi être concentrés. Comme un « warrior », un guerrier qui connaît ses points faibles, ses faiblesses. Cela se résume en une phrase : se méfier de soi-même.

Maintenant, allez voir le site MortelScooter des amis d’i&e pour le compte de la Prévention Routière. Passez-vous les vidéos de témoignages. Mais surtout, passez-les aux jeunes que vous connaissez. On préfère les voir s’éclater dans la vie que contre des pare-brises.

En vérité, ces morts n’ont aucune importance

Posté en Social, sociétal, société par loranji à décembre 1, 2009

Il y a des jours où c’est plus dur de se concentrer sur son travail.

Je viens de lire un reportage de Jean-Paul Mari dans le NouvelObs sur les clandestins qui essaient de franchir la Méditerranée entre la Libye et l’Italie, en espérant rejoindre la Sicile.

Il y a des jours franchement où l’on se dit que notre espèce humaine ne mérite pas d’exister : quel coeur peut se refermer comme un coffre-fort insensible aux rumeurs et à la misère du monde ? Le mien. Le mien, comme celui de tous ceux qui maltraitent les immigrants dans les geôles libyennes de Kadhafi. Tous les coeurs se referment.

Oui mon coeur va se refermer à l’issue de ce billet comme se referme celui des pêcheurs et des marins de commerce qui détournent leurs jumelles en observant des migrants entassés, risquant de chavirer à tout instant, des migrants affamés, assoiffés, entourés de morts. On me dira que ce n’est pas comparable, que la responsabilité d’un marin ne portant pas secours n’a rien à voir avec celle d’un stupide internaute qui clique sur la rubrique people. Je ne le crois pas. Nous sommes tous responsables. Se dire que nous n’y sommes pour rien, que nous ne pouvons rien, c’est nous en tirer à trop bon compte. Car nous savons. Tout simplement, nous savons, nous avons nos paires de jumelles médiatiques.

Et pourtant, là, dans quelques secondes, après avoir terminé ce billet, nos coeurs vont se refermer, comme le mien va se refermer, pour passer à autre chose.

Passer à autre chose, détourner le regard de l’ennuyeuse et banale chronique de l’horreur, tandis que chaque mois, chaque semaine, se trame au large de Lampedusa, cet îlot rocheux qui marque la séparation entre l’Europe et l’Afrique, un nouveau « Radeau de la méduse ». En pire.

En pire, parce que ces malheureux ne sont pas secourus par les cargos et les chalutiers, mais seulement récupérés par les gardes-frontières italiens de Berlusconi qui mènent hommes, femmes, enfants, vieillards, sans discernement, sans autre examen que médical, sur une plate-forme pétrolière où bientôt accoste une vedette lybienne chargée de les ramener en Lybie où l’enfer – carcéral ou non – les attend. Et l’on peut croire le reporter du Nouvel Obs bien connu pour son sérieux : viols pour les femmes, les hommes, les enfants peut-être ; coups, brimades, tâches domestiques, insultes racistes des Lybiens pour qui un noir est inférieur, esclavage, meurtres…

Je ne retrouve pas sur le NouvelObs le reportage de Jean-Paul Mari lu en version papier.

Au fond, j’y vois une sorte de signe dérisoire : il sera dit que même là, dans un simple hyperlien un peu trop difficile à trouver (que je ne me donne pas le temps de chercher !), ces morts, ces désespérés, sont voués à l’indifférence, au mépris, ou bien – comme moi maintenant – à l’écoeurante et poisseuse bouffée de conscience passagère des nantis.

Voilà, ce billet est terminé. Terminons la séquence comme on dit. Refermons les coeurs.

Rejetons prestement notre honte dans la mer bleue de Lampedusa. Et laissons-là se dissoudre dans les flots oublieux.

Quel site internet emmenez-vous sur une île déserte ?

Posté en Essentielles futilités par loranji à novembre 9, 2009

desert islandLadies and gentlemen, vous n’ignorez sans doute pas l’existence de cette question rabâchée à l’envi « quel livre emmèneriez-vous si vous alliez sur une île déserte ? ». Alors voilà, je vous propose de la réactualiser par cette autre question :

« Si vous deviez aller sur une île déserte équipée d’Adsl… quel site internet emmèneriez-vous avec vous ? »

Ok, ok, j’entends d’ici les sarcasmes, et oui, gros nigaud, par définition on peut aller sur tous les sites à partir de son ordinateur, sauf en Chine sans doute. Il n’empêche, la question m’amuse et je vous la repose ainsi :

 » Si vous ne deviez aller que sur un seul site internet depuis une île déserte (et sans aucun livre !) ; sur lequel iriez-vous ? « 

- Wikipédia

- Twitter

- YouTube ou Dailymotion

- Google (mais là vous n’avez que les pages de réponses)

- un site porno (autre membre important du web)

- Facebook

- Second life (oui ça existe encore et leurs stats ne se portent pas si mal)

- Boursorama (ne me demandez pas pourquoi)

- World of Warcraft

- Doctissimo (on ne sait jamais)

- un site d’info

- ratp.fr (ah, ah)

photo trouvée .
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Avec Irène, Alain Cavalier fait son cinéma.

Posté en L'art Sélavy par loranji à novembre 2, 2009

Il y avait longtemps que je n’avais pas vraiment parlé cinéma sur ce blog ! Mais voilà, c’est chose faite au retour d’une projection d’Irène, d’Alain Cavalier. Pour le dire simplement, Irène est davantage qu’un film d’auteur, c’est un film d’artiste. On pourra toujours se gausser du mot, mais oui Alain Cavalier est un authentique artiste comme il y en a peu. Cet homme respire le cinéma. Le voilà qui sort en salle un film unique, puissant, un objet non identifié dont on ne peut penser un seul instant qu’il s’agit d’une biographie (celle d’Irène) et pourtant, il ne parle que d’elle, sa compagne morte dans un accident de voiture en janvier 1972.

On devra plutôt parler d’enquête, ou même mieux, d’un film qui se cherche. En tout cas au début. Puis, progressivement, Alain Cavalier, qui tient seul la caméra, qui filme son environnement proche, des objets, des lumières, « s’accroche » à son film, sans doute pressent-il aussi sa propre fin. Cavalier s’accroche, et attrape ce qui se présente au long de sa quête ; il saisit des situations, des occasions, d’autres objets, d’autres lumières, il recolle les morceaux, progressivement, pour essayer de comprendre ce qui s’est passé 35 ans plus tôt, en 1972, la mort de cette femme aimée, croit-il.

Mon propos ici n’est pas de raconter le film, mais tout de même de dire que le scénario, ou plus radicalement encore le film, se construit littéralement comme en direct sous les yeux du spectateur. On découvre quelques pans essentiels -  comme « prélevés » par Alain Cavalier – de la vie d’Irène, des éléments quasiment policiers ou cliniques qui peuvent expliquer, éclairer sa personnalité, qui la dessinent, si bien, qu’au fond le film en arrive à l’accident avec cette question murmurée : l’accident d’Irène n’est-elle pas la mort qu’elle a voulu ? Cela ne prétend aucunement qu’il y a eu suicide, Alain Cavalier se garde bien de sombrer dans l’affirmation. Son immense talent – ou plutôt son immense maîtrise – lui permet plutôt d’éclairer la question, de mettre en lumière en quelque sorte, le mystère de cette mort.

Une caméra-soeur

Je passe sur l’incroyable liberté formelle du film, le fait que Cavalier se fiche – depuis longtemps déjà – comme d’une guigne du qu’en dira-t-on des professionnels de la profession et du public. Alain Cavalier filme comme il l’entend, avec  une maîtrise, ou devrait-on dire, une sorte de complicité familière avec la caméra – qui pourrait bien être une  soeur pour lui – avec au bout, une manière de virtuosité. Un grand artiste. Tout, chez lui, est cadrage. Tout chez lui, est lumière. Et l’on devine sa respiration à travers les ondulations de tel ou tel champ. Et puis il y a le texte. Il parle, seul, dans des moments de lucidité qui se terminent en moments de sincérité, c’est ce qui permet au film de ne jamais tomber dans le vulgaire, tout en restant sur la crête, pour aller à son terme, moments dont je retiens notamment ce propos crépusculaire, tandis qu’une porte bat au vent d’une mer houleuse et lointaine, de mémoire : « Mes mots se sont refroidis au fil des saisons, maintenant je suis plus près de la mort, mes mots ne portent plus la vie ». Il y a aussi ces quelques plans très rares, où il apparaît face caméra, dont le dernier, dans l’ombre, les ombres qui fraient près du Styx…

Il n’y a pas de cinéma sans risque. Irène, d’Alain Cavalier en est un parfait exemple dans un registre qui n’a rien à voir avec les risques « connus » du cinéma (tournage difficile, producteur-lâcheur etc). Son risque, à lui, est de rater son retour vers Irène, de rater la fin de son histoire avec elle, par-delà sa mort 35 ans plus tôt. Cavalier semble bien se moquer de savoir si son film est monneyable même s’il se pose la question – dès le départ incongrue, tuée dans l’oeuf – d’un casting ; d’où cette auto-dérision assumée à se dire que « peut-être » il pourrait appeler l’icône « Sophie Marceau » pour interpréter le rôle. L »étonnant tour de force de cette scène étant de ne même pas susciter la moquerie sur cette actrice pourtant bonne cliente en la matière…

Pas de « casting » donc pour Irène. Cavalier préfèrera filmer sans négocier, sans perdre de temps : il se filme, il filme la vie (et la mort qui va avec) et fait son cinéma. Cet artiste confidentiel n’est pas pour autant si délaissé par le monde du cinéma : il a été nominé à Cannes dans la sélection « Un certain regard ».

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