Boltanski dépasse les bornes
Je reviens de ma visite de l’exposition Boltanski « Personnes« , au Grand palais.
Il est assez tentant, en première approche, alors que l’on considère l’oeuvre et ses séries rectangulaires de vêtements étalés sur le sol, alors que les oreilles sont plongées dans une ambiance sonore pâteuse et rythmée ; tentant de voir donc, Boltanski en fripier mémoriel, fripier de la mémoire jouant avec la tragédie humaine. L’auteur lui-même n’a-t-il pas parlé de « cérémonie pour les morts » ?
Serions-nous tombés en plein pathos, cette sorte d’art officiel où croise sous mes yeux un public dont chaque silhouette qui le compose se résume en somme à un touriste artistique ?
Seulement voilà, « l’exposition Boltanski » se révèle comme une très efficace machine à ressentir. Mieux, une machine qui produit des sensations, songes, pensées qui la débordent. Tout au moins, c’est ainsi que j’ai voulu la voir, en décalage.
Mais d’abord, l’arrivée…
On se retrouve, d’entrée, face à un haut mur de boîtes métalliques rouillées, numérotées et classées de façon aléatoires. Et puis, comme dit précédemment, ce maelström de sons où l’on croit discerner, davantage que des coeurs qui battent – puisque tel est le cas – la fureur quasi mécanique de quelque chose que l’on pressent pourtant comme organique… Et puis enfin, si on lève la tête, il y a cela, tout en haut, parfaitement visible à travers la verrière, le drapeau français planté au somment du Grand Palais.
Ces boîtes au premier plan, ces deux grosses lampes comme des yeux, ces volutes de fer monstrueuses qui semblent les surmonter comme une coiffure ; on dirait au final une sorte de monstre métallique, guerrier, une guerre passée peut-être, comme celle de 14, avec ce drapeau. Il faut imaginer l’ambiance sonore cataclysmique qui accompagne cette image.
Puis, l’on contourne cette muraille de boîtes et l’on considère l’immense salle…
Je ne m’attarderai pas sur les éparpillements de vêtements qui, bien sûr, nous font penser à ces images filmées ou photographiées lors de la libération des Camps – je ne parle pas tant des monceaux de cadavres, image que l’on ne peut recevoir – mais des hangars et des recoins où les nazis stockaient les accessoires, dont les vêtements, tout cela classé par genre. Je m’arrête là.
Evidemment, également, ces vêtements s’apparentent bien vite à quelque enveloppe humaine abandonnée par la vie ; ils nous montrent comment ce vêtement que nous portons dans notre vie sociale, est notre seconde peau, et paradoxalement, celle qui se conserve le mieux, comparée à notre peau biologique. Malgré tout, bien que résistant davantage à la corruption que l’enveloppe charnelle, ces vêtements en sont déjà ici, on le sent bien, au stade de la fripe qui préfigure celui du chiffon, et enfin, un jour, de la matière qui n’est plus… Vanité, vanité…
Mais là, n’a pas été pour moi le plus interpellant. Je retiens surtout les allées et venues de visiteurs, plutôt erratiques, se penchant çà et là sur quelque vêtement, comme on le ferait d’une tombe ; longeant les rectangles comme on longe les carrés d’un cimetière…
Une tombe que l’on cherche…
Mais, au fait, combien de ces gens, ces gens qui le plus souvent ont fait la queue longtemps afin de pouvoir entrer, qui ont payé leur ticket, combien de ces gens qui maintenant s’émeuvent devant ces vêtements, ces vies évanouies, combien oui, se rendent sur les tombes de leurs proches ? Faudrait-il leur mettre sous le nez la photo du caveau familial, empoussiéré, non fleuri, mais surtout jamais visité pour qu’ils comprennent enfin qu’ils n’ont rien à faire ici ! qu’ils comprennent que cette oeuvre de Boltanski ne devrait pas exister ; n’existerait pas si notre société cessait de s’étourdir dans la négation de la mort, allant jusqu’à se racheter dans des séances de rattrapage au Grand palais !
Une observation liminaire, au passage. Je parle, nous parlons beaucoup de mort tandis que l’on fréquente ces étalements de linge, mais au fond, vraiment, réellement, tous les gens qui ont effectivement porté ces vêtements ne sont bien sûr pas morts ! ils sont bien vivants et certains, sans nul doute, font à l’heure où j’écris ces lignes les soldes chez H&M ou Zara. C’était une parenthèse. Simple parenthèse destinée à rappeler que nous prêtons aussi, trop, à la mort ; au moment rare, où enfin, nous la laissons affleurer comme ici dans « l’exposition Boltanski »; cette mort trop longtemps refoulée, dont nous ne savons que faire, au point de lui laisser toute la place par défaut. Défaut d’acuité. Cela me ramène tout droit à ma lecture actuelle « La survivance des lucioles » de Georges Didi-Huberman (Minuit). J’essaierai d’en reparler une autre fois…
Seconde photo. Un instant… Que choisir dans mon stock (j’ai pris une trentaine de photo). Voici :
Qu’est-ce que c’est ? me direz-vous. Cela ne fait pas « partie » de l’exposition Boltanski. Il s’agit du câble électrique qui alimente la grue qui trône dans la salle (trôner est le mot) et soulève avant de relâcher – sans doute par dérision – des vêtements empilés en pyramide, laquelle doit culminer à cinq ou six mètres.
Pourquoi ne pas montrer la grue ? Je viens d’en faire la description et je gage qu’en tapant « grue Boltanski grand palais » sur Google vous trouverez une image. Mais pourquoi montrer le câble électrique qui s’en va par une plaque de métal ?
Parce qu’au fond, si le mérite de l’installation de Boltanski est d’être une machine, celle-ci doit avoir une origine. Mais puisque cette machine est formidable, formidablement inhumaine, puisqu’elle se joue de nos vies, puisqu’elle est Dieu ou rien d’autre que la Tragique Conscience de notre Fin, puisque tout cela doit, par essence, nous échapper, doit déborder, il est dès lors raisonnable de considérer l’installation de Boltanski comme elle même débordée, dépassée.
Je me suis donc livré à ce geste métaphysique, naïf, forcément naïf, qui consiste à m’intéresser au « fil qui traîne derrière » et qui mène à cette dalle, dans une salle, un sous-sol inaccessible à tout public – à l’humain – avec cette lumière qui peut faire penser à l’atelier de Vulcain travaillant au service de la Mort, peut-être.
Mais ma quête ne devait pas s’arrêter là. Puisqu’il était logique, nécessaire, vital, dans cette « exposition » d’échapper à la machine qui pèse ma vie, ou tout au moins de la comprendre, je me suis intéressé aux sorties de secours. En voici une :
Vide. Evidemment. Logiquement. Est-ce l’antichambre d’une vie après la mort ? Mais qui a entreposé ces planches ? Et cette porte au fond, peut-on, a-t-on le droit de la pousser ?
Clin d’oeil bien sûr que tout cela. Je souris en prenant cette photo. Je souris en cherchant une issue qui dans une ironie parfaite, est à la fois possible (en cas de problème), et non autorisée (en temps normal). C’est un lieu mi-ouvert, mi-fermé, mais complètement vide… si n’étaient ces planches ; dialectique incompréhensible à l’homme, interdit, seul face à lui-même… en attendant Qui vous savez…
Mais terminons prestement notre visite décalée des lieux. Contournons encore la machine redoutable – la Grue – intéressons-nous à ceux qui s’y intéressent. Le public toujours… Vous, eux, moi, nous…
Puisque la grue fait son effet, puisqu’elle incarne le redoutable remuement de la mort dans le coeur de la vie, pour finir par cette dérision de l’enveloppe de tissus remplie d’une vie évanouie attrapée par les pinces de la grue, puisque donc, tout cela fait son effet, le public s’installe, sur les hauteurs afin de contempler…
Qu’est-il ? Amusé ? Médusé ? Saisi ? Evidemment, évidemment que l’on peut là encore, se souvenir de l’indifférence innommable des non-Juifs devant le sort des Juifs. Ces grappes de gens sur le perron seraient nos braves ancêtres contemplant leur époque, lisant les journaux, la mort à chaque coin de page, écoutant Pétain et « monsieur Hitler ».
Mais n’y a-t-il pas un abus à dire qu’ils contemplaient la mort des Juifs sans réagir ? Historiquement, il faudrait plutôt parler de détournement du regard face au sort des Juifs, et non, comme ici, de contemplation de celle-ci… Et pourtant, pourtant… quelle passivité… Ce détournement de regard lui-même a forcément été précédé d’un moment de contemplation : il a bien fallu lire, à un moment, dans un journal de 1943 un article antisémite, il a bien fallu à un moment contempler la grue…la grue qui attrapait les Juifs un par un lors des rafles.
Jusqu’où l’individu est-il capable de regarder – médusé ou non ? malgré lui ou non ? – le tragique, la tragédie, l’innommable… sans réagir… comme ici sur ce perron.
Fin de la visite. Il reste à aller voir la proposition de Boltanski : faire enregistrer son coeur qui rejoindra un concert de milliers d’autres dans une île japonaise. Idée émouvante bien sûr, naïve aussi, ludique également.
Or voici ce qui accueille le visiteur ! Pour faire enregistrer son coeur, il faut prendre un ticket, comme à la sécu ! Il semble bien que cet humour soit involontaire, c’est-à-dire que l’installation (l’enregistrement) ne comprenne pas cette séquence du ticket d’attente. La foule impose des aménagements souvent ridicules…
Mais quelle ironie, quel tête-à-queue que d’être ravalé au rang de simple usager de son propre coeur, devant attendre « comme tout le monde » – métaphore de la greffe peut-être… On porte son coeur, comme on porte un objet qu’il convient de faire écouter, enregistrer, archiver. Une dynamique contrariante et prosaïque, en apparence parfaitement contradictoire avec l’intention « universelle », l’élan proprement humaniste, de la proposition de l’artiste.
A moins que l’humanisme post-moderne, ne soit plus au fond, que l’archivage des bonnes intentions ?
Je m’en retourne désormais sur mes pas pour sortir de « l’exposition Boltanski »… Quand soudain une sorte de creuset, rouge, semble affleurer de l’impressionnante masse grise, froide, verdâtre et métallique de la superstructure du bâtiment, de l’installation de Boltanski ; ce lieu où entrent et sortent des visiteurs semble le seul qui soit finalement vivant, ce rouge résonne avec les battements de coeur qui emplissent la salle et sonnent finalement comme une vie en action, presque en prière, prière des pulsations qui se chevauchent pour se dépasser les unes les autres dans une cavalcade, un emballement qu’elles espèrent sans fin – et je repense bien sûr au monitoring d’un bébé in utero.
Mais quel est donc ce lieu, rouge encore, presque érotique, foyer de vie ? La librairie bien sûr. Rien à voir avec l’installation. C’est ici que la vie reprend, dans les catalogues et les vitrines. joie de la consommation, de l’accumulation de capital culturel, remplissage des vêtements, des identités ; remplissage de vie sans doute…
Oui, vraiment, Boltanski dépasse les bornes. Ou plutôt sa « machine » le déborde, nous déborde. A qui veut la voir autrement que comme un objet culturel.
Vous l’aurez compris, c’est à voir. Mais plus encore, à ressentir.
Plus d’infos ici sur Monumenta, et sur Boltanski à Monumenta.
Quel site internet emmenez-vous sur une île déserte ?
Ladies and gentlemen, vous n’ignorez sans doute pas l’existence de cette question rabâchée à l’envi « quel livre emmèneriez-vous si vous alliez sur une île déserte ? ». Alors voilà, je vous propose de la réactualiser par cette autre question :
« Si vous deviez aller sur une île déserte équipée d’Adsl… quel site internet emmèneriez-vous avec vous ? »
Ok, ok, j’entends d’ici les sarcasmes, et oui, gros nigaud, par définition on peut aller sur tous les sites à partir de son ordinateur, sauf en Chine sans doute. Il n’empêche, la question m’amuse et je vous la repose ainsi :
» Si vous ne deviez aller que sur un seul site internet depuis une île déserte (et sans aucun livre !) ; sur lequel iriez-vous ? «
- Wikipédia
- YouTube ou Dailymotion
- Google (mais là vous n’avez que les pages de réponses)
- un site porno (autre membre important du web)
- Second life (oui ça existe encore et leurs stats ne se portent pas si mal)
- Boursorama (ne me demandez pas pourquoi)
- World of Warcraft
- Doctissimo (on ne sait jamais)
- un site d’info
- ratp.fr (ah, ah)
photo trouvée là.
Avec Irène, Alain Cavalier fait son cinéma.
Il y avait longtemps que je n’avais pas vraiment parlé cinéma sur ce blog ! Mais voilà, c’est chose faite au retour d’une projection d’Irène, d’Alain Cavalier. Pour le dire simplement, Irène est davantage qu’un film d’auteur, c’est un film d’artiste. On pourra toujours se gausser du mot, mais oui Alain Cavalier est un authentique artiste comme il y en a peu. Cet homme respire le cinéma. Le voilà qui sort en salle un film unique, puissant, un objet non identifié dont on ne peut penser un seul instant qu’il s’agit d’une biographie (celle d’Irène) et pourtant, il ne parle que d’elle, sa compagne morte dans un accident de voiture en janvier 1972.
On devra plutôt parler d’enquête, ou même mieux, d’un film qui se cherche. En tout cas au début. Puis, progressivement, Alain Cavalier, qui tient seul la caméra, qui filme son environnement proche, des objets, des lumières, « s’accroche » à son film, sans doute pressent-il aussi sa propre fin. Cavalier s’accroche, et attrape ce qui se présente au long de sa quête ; il saisit des situations, des occasions, d’autres objets, d’autres lumières, il recolle les morceaux, progressivement, pour essayer de comprendre ce qui s’est passé 35 ans plus tôt, en 1972, la mort de cette femme aimée, croit-il.
Mon propos ici n’est pas de raconter le film, mais tout de même de dire que le scénario, ou plus radicalement encore le film, se construit littéralement comme en direct sous les yeux du spectateur. On découvre quelques pans essentiels - comme « prélevés » par Alain Cavalier – de la vie d’Irène, des éléments quasiment policiers ou cliniques qui peuvent expliquer, éclairer sa personnalité, qui la dessinent, si bien, qu’au fond le film en arrive à l’accident avec cette question murmurée : l’accident d’Irène n’est-elle pas la mort qu’elle a voulu ? Cela ne prétend aucunement qu’il y a eu suicide, Alain Cavalier se garde bien de sombrer dans l’affirmation. Son immense talent – ou plutôt son immense maîtrise – lui permet plutôt d’éclairer la question, de mettre en lumière en quelque sorte, le mystère de cette mort.
Une caméra-soeur
Je passe sur l’incroyable liberté formelle du film, le fait que Cavalier se fiche – depuis longtemps déjà – comme d’une guigne du qu’en dira-t-on des professionnels de la profession et du public. Alain Cavalier filme comme il l’entend, avec une maîtrise, ou devrait-on dire, une sorte de complicité familière avec la caméra – qui pourrait bien être une soeur pour lui – avec au bout, une manière de virtuosité. Un grand artiste. Tout, chez lui, est cadrage. Tout chez lui, est lumière. Et l’on devine sa respiration à travers les ondulations de tel ou tel champ. Et puis il y a le texte. Il parle, seul, dans des moments de lucidité qui se terminent en moments de sincérité, c’est ce qui permet au film de ne jamais tomber dans le vulgaire, tout en restant sur la crête, pour aller à son terme, moments dont je retiens notamment ce propos crépusculaire, tandis qu’une porte bat au vent d’une mer houleuse et lointaine, de mémoire : « Mes mots se sont refroidis au fil des saisons, maintenant je suis plus près de la mort, mes mots ne portent plus la vie ». Il y a aussi ces quelques plans très rares, où il apparaît face caméra, dont le dernier, dans l’ombre, les ombres qui fraient près du Styx…
Il n’y a pas de cinéma sans risque. Irène, d’Alain Cavalier en est un parfait exemple dans un registre qui n’a rien à voir avec les risques « connus » du cinéma (tournage difficile, producteur-lâcheur etc). Son risque, à lui, est de rater son retour vers Irène, de rater la fin de son histoire avec elle, par-delà sa mort 35 ans plus tôt. Cavalier semble bien se moquer de savoir si son film est monneyable même s’il se pose la question – dès le départ incongrue, tuée dans l’oeuf – d’un casting ; d’où cette auto-dérision assumée à se dire que « peut-être » il pourrait appeler l’icône « Sophie Marceau » pour interpréter le rôle. L »étonnant tour de force de cette scène étant de ne même pas susciter la moquerie sur cette actrice pourtant bonne cliente en la matière…
Pas de « casting » donc pour Irène. Cavalier préfèrera filmer sans négocier, sans perdre de temps : il se filme, il filme la vie (et la mort qui va avec) et fait son cinéma. Cet artiste confidentiel n’est pas pour autant si délaissé par le monde du cinéma : il a été nominé à Cannes dans la sélection « Un certain regard ».








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